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sur lequel sont également publiés ces textes.Pure logique
Mon ami, le philosophe pessimiste, est bien gentil, mais il faut reconnaître que, parfois, il a de curieuses idées. Je ne suis pas toujours certain de bien suivre sa pensée et me contente, en général, de vous livrer ses propos, tels que je crois les avoir compris. J’espère ne pas trop les déformer, mais n’en suis pas si sûr. Alors, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, à chaque fois, je lui fais lire mes textes le concernant, mais à chaque fois, il me dit que c’est très bien, qu’il n’aurait pas dit mieux ni autrement. Vous comprenez que cet accord systématique finit par devenir sujet à caution, agaçant, voire à la limite du méprisant. D’autant plus qu’il se contente, en règle générale, de parcourir rapidement et d’un œil distrait les feuillets que je lui soumets ; une fois je l’ai même surpris à tenir les feuilles à l’envers ! J’en arrive à me demander s’il sait lire !
Mais revenons à ses idées curieuses. Voici la dernière en date. Figurez-vous que, l’autre jour, il n’y a pas si longtemps, et ses propos sont encore frais dans ma mémoire, je le croise dans la rue ; il m’aperçoit, me reconnaît, me salue, me dit qu’il taperait bien une petite causette avec moi et m’invite à écluser un gorgeon ou deux sur la terrasse du « La Bruyère », le café le plus littéraire de la ville ; un des rares en plus à servir du vin d’épines authentique !
Nous voici donc installés. Mon ami revenait d’une conférence. Manifestement, il avait envie d’en parler.
« Savez-vous d’où je sors ?
- Non, pas le moins du monde. Enfin, si vous parlez de l’instant présent, parce que si l’on veut remonter aux origines… »
Le philosophe pessimiste sourit à mes propos, - et son sourire avait toujours une espèce de malice bonhomme indéfinissable qui avait le don de vous mettre à l’aise tout en vous déstabilisant légèrement, le sourire parfait pour éveiller l’attention - puis rétorqua :
« Vous ne croyez pas si bien dire ! Je reviens d’une causerie où il était question des origines, justement.
- Tiens donc. Encore des histoires d’évolution, de création, de « Lucy » et d’australopithèque mâtiné d’ammonite à la sauce plancton de la soupe primordiale ?
- Non, non, vous n’y êtes pas du tout. Je reviens d’une conférence, brillante et documentée, sur le linceul de Turin. »
Je fis mon étonné.
« Comment, vous ne connaissez pas le linceul de Turin ?! Vous n’en avez jamais entendu parler ?
- Si, bien sûr, un petit peu. Mais bon, ce n’est jamais qu’un vieux chiffon dont la récente datation au carbone 14 a établi sans contestation possible qu’il datait du treize ou quatorzième siècle. Non ? Qu’y a-t-il à en dire si ce n’est que l’obscurantisme a encore de beaux jours devant lui ?
- Attendez, un vieux bout de chiffon ! C’est aller un peu vite en besogne. Quant à l’obscurantisme, ça reste à voir. La conférence que je viens d’entendre était prononcée par un scientifique de belle tenue. Elle cherchait à faire le point des connaissances et des travaux concernant ce vieux tissu, comme vous dites.»
Et mon ami de se lancer dans le récit de ce qu’il avait retenu de ladite conférence. Je vous ferai grâce des détails (et puis quiconque s’intéresserait à la chose peut se documenter sans peine). Le conférencier avait établi d’abord ce que l’histoire savait de ce linceul : on avait, sans doute possible, trace continue de son existence depuis son « apparition » au quatorzième siècle. Cependant, plusieurs indices troublants, voire saisissants, existent qui tendraient à prouver que ce suaire existait bien auparavant ; par exemple, sur le tissu actuel figurent quatre petits trous dont la configuration est bien caractéristique, or sur une image très largement antérieure, montrant le linceul vide au tombeau, on distingue nettement ces mêmes quatre petits trous à l’agencement si particulier. Ce qu’on a cru pendant des siècles être la trace d’une curieuse mèche de cheveux, et que des fresques et autres icônes très anciennes représentent souvent sur le front de Jésus, est en fait une coulure de sang au milieu de ce front, l’une des nombreuses blessures causées par… une couronne d’épines… Et des traces de pièces de monnaie, visibles sur les yeux du supplicié (pour fermer ses paupières), pourraient attester que cet homme est mort en Palestine sous Ponce Pilate, probablement en l’an… 30 !
« Enfin, finit-il par conclure, l’histoire du linceul avant son apparition en France, même si certains la disent encore hypothétique, est tout à fait passionnante, et a été l’occasion d’innombrables travaux et publications. Et aujourd’hui, ce tissu étrange intéresse des savants dans le monde entier.
- Oui, tout ça est intéressant, mais ce qui me plaît davantage que ces travaux d’érudits plus ou moins hallucinés, ce sont les œuvres littéraires nées à partir de la méditation sur cet objet.
- Ah bon… Et de quelles œuvres parlez-vous ? Je n’y connais rien en littérature, vous le savez.
- Eh bien, répondis-je, tout fier d’apprendre à mon tour quelque chose à mon ami, vous avez « L’évangile de Jimmy » de Didier van Cauwelaert ; vous avez aussi, dans une moindre mesure, « Le cas Gentile » de François Taillandier…
- Bien, bien, faudra que je me penche un jour sur ces ouvrages.
- Vous ne le regretterez pas. Le bouquin de Cauwelaert, en particulier est très subtil en même temps qu’il amuse et suscite des interrogations. Cela fait plus longtemps que j’ai lu celui de Taillandier, mais, il m’avait fait forte impression également. »
Nous poursuivîmes ainsi notre conversation et mon ami évoqua ensuite toutes les polémiques qui subsistaient au sujet de la fameuse datation au carbone 14. Le conférencier avait, paraît-il, mis en évidence de manière brillante et indiscutable que ce n’était pas aussi simple qu’il n’y paraissait. Que, peut-être les résultats de cette datation étaient justes, mais que rien n’était moins sûr cependant. Et les paroles de l’orateur avaient du poids, il savait de quoi il parlait : c’était un ancien ingénieur spécialisé dans l’énergie atomique ! Mon ami n’avait pas absolument tout compris, et moi derrière lui encore moins, mais il ressortait clairement de tout ça que c'est la datation établie par des procédés scientifiques qui faisait elle-même débat.
Mon ami me raconta aussi comment le conférencier avait montré que, asteure d’aujourd’hui, malgré d’habiles tentatives, personne n’était arrivé à reproduire une image comparable, dans sa nature sinon dans sa forme, à celle que l’on voit sur ce tissu. En clair, que la formation de cette image restait incompréhensible à ce jour. Et que les techniques connues du moyen-âge la permettaient encore moins. Et nous passâmes en revue les hypothèses, les faits troublants, les incohérences, les mystères même que ce linceul lance à la face du monde. Par exemple, comment se fait-il que lors de l’incendie récent de l’église où il était conservé, un simple pompier, dans le but de sauver la précieuse relique, ait réussi à fracturer en quelques instants le verre blindé de sept centimètres d’épaisseur qui le protégeait ? Ou bien, pourquoi l’image imprimée n’est-elle pas thermo-sensible, alors que tous les pigments connus du moyen-âge et de l’antiquité le sont, c'est-à-dire s’altèrent avec la chaleur ?
Et notre conversation se poursuivit longtemps. Manifestement, mon ami, tout philosophe qu’il fût, avait été fortement impressionné par cette conférence, qu’il résuma en reprenant le célèbre mot de Jean-Paul II au sujet du linceul de Turin : « une provocation à l’intelligence ».
Enfin, notre conversation, pour intéressante qu’elle fût, ne dépassa pas le niveau des controverses ordinaires et des supputations variées que l’on peut trouver n’importe où. Ne dépassa pas, sauf à la fin lorsque mon ami me lança, l’air de rien :
« Finalement nous sommes des hommes de peu de foi ! »
Cette phrase me surprit vraiment. Je le savais au minimum agnostique et l'enjoignis donc d’éclairer ma lanterne sur ce qu’il entendait par là.
« Ecoutez, me répondit-il, il y a des gens qui se damneraient pour démontrer l’historicité christique de ce tissu, d’autres qui assassineraient femme et enfants pour camper sur des arguments contraires et tout aussi discutables que les autres. Mais enfin, de deux choses l’une : ou bien ce suaire a enveloppé le corps de Jésus, ou bien non. On est bien d’accord ?
- Pure logique en effet !
- Bien, examinons ces deux possibilités.
- Examinons, repris-je ironiquement.
- Commençons par la deuxième, la plus simple. Si elle est exacte, et qu'il n'a donc pas enveloppé le corps de Jésus alors, il reste un tissu étonnant, rempli d’énigmes à résoudre, digne d’un Arsène Lupin des temps modernes… Qui fait couler de l’encre et de la salive…
- Bon, et la première hypothèse : si ce tissu a réellement enveloppé le corps de Jésus ?
- Alors, il est ridicule de chercher à le dater scientifiquement, ou à y chercher d’autres preuves.
- Heu, je ne comprends pas…
- Mais enfin, réfléchissez deux minutes. Si Jésus est bien Dieu, comme le croient les chrétiens, qu’a-t-il besoin d’avoir été enseveli dans un linceul de son temps.
- ???
- Mais oui, Dieu, par définition, transcende le temps et la durée. N’est-il pas capable, lui, le créateur de toute chose, de se faire ensevelir dans un tissu du quatorzième siècle ? Rien que pour embêter le monde ! Et le mettre à l’épreuve ! Ou bien, imprimer son image bien plus tard, ou bien, tout ce que vous voulez…
- Ah ! je commence à…
- Ce n’est pas trop tôt ! me coupa-t-il en souriant amicalement. Aucune « preuve » n’est envisageable, ou intéressante, sauf pour des hommes de peu de foi. Qui n’en auront de toute façon jamais assez. L’important dans ce linceul, ce ne sont pas les réponses qu’on croit y trouver, ce sont les questions qu’il pose…
- Alors, finalement, ce linceul, on ne saura jamais s’il…
- Peu importe, me coupa-t-il encore en s’animant soudain ; ce qu’il a d’extraordinaire et que personne ne lui enlèvera, c’est qu’il raconte une histoire, celle d’un homme qui a souffert. Et qui, à travers ce tissu, nous parle aujourd’hui… »
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