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Vous trouverez sur ce blog les dernières nouvelles et fictions écrites par Hervé de Tonquédec. Les avis, commentaires, critiques et impressions des internautes m'intéressent vivement. N'hésitez pas  à les déposer  soit sur ce blog, soit sur le site  Mes oeuvres sur In Libro Veritas sur lequel sont également publiés  ces textes.

Bonnes lectures...

                                                            Hervé de Tonquédec
Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:16

Invasion

 

J’étais perdu. De chemins en sentiers tortueux, au travers de cette forêt si peu connue de Moitron-Minot, en Côte d’or, la nuit était arrivée, comme à son habitude dans cette région, à pas de velours, sans faire de bruit, sans s’imposer brutalement à la façon tropicale, sans obscurité pleine et angoissante, avec ses lueurs d’étoiles et ses reflets de lune sur les flaques.

Soudain je vis ce qui ressemblait à une énorme tour de béton tomber du ciel et se vriller dans le sol. Sans faire aucun bruit, si ce n’est le froissement des quelques feuilles mortes dérangées dans leur lente décomposition.

J’observais le fait, sans bien réaliser de quoi il s’agissait, tout au présent de l’action. Un peu comme lorsqu’on est dans une situation gravissime, accidentogène, périlleuse et que l’on agit sans crainte ni peur mais par réflexes d’habitudes prises et installées. Dans une telle situation,  on se réserve pour plus tard, lorsqu’on sera bien tiré d’affaire, le droit aux frayeurs rétrospectives, se convaincre qu’on l’a finalement échappé belle et se croire quelques instant le héros d’un film.

Devant moi se dressait donc une sorte de tour sans portes ni fenêtres, d’une trentaine de mètres de hauteur, dont la muraille semblait de béton gris, légèrement galbée. Un instant auparavant, clairière ombreuse ; et maintenant cette « tour » descendue du ciel et comme vissée dans le sol. Je n’avais pas eu la berlue : elle avait bien tourné sur elle-même comme une gigantesque vis en s’enfonçant dans la terre. Dans la terre.

Je n’eus guère le temps de me perdre en conjectures. En effet, quelques secondes plus tard, ce qui ressemblait à une immense soucoupe volante, toujours en béton, et tout en tourbillonnant silencieusement toujours, se posa au sommet de la tour et sembla s’y installer à son aise, telle une cigogne sur son aire. Le tout, tour et soucoupe, ressemblait à un château d’eau comme un homme ressemble à un autre homme. Un château d’eau récent, aux formes dynamiques, hyperboliques et cintrées.

En en faisant le tour, le tour de la tour, je pus observer, à quelques mètres de hauteur, une sorte de porte que je n’avais pas remarquée dans un premier temps. Une porte fermée. Qui ne faisait pas mine de vouloir s’ouvrir. Puis…

Puis rien.

Plus rien ne se passa. Et je commençai à frémir : la peur, la hideuse peur, tentait d’installer ses tentacules gluants dans mon âme. Elle y parvint finalement assez bien et me poussa à décamper dare-dare.

De perdu que j’étais, je me retrouvai assez rapidement, bizarrement, au centre d’un petit village, sur une place d'église. Un bistrot était encore ouvert.

Revenant à la civilisation, je m’enquis auprès de la population et leur parlai de ce « château d’eau » dans la forêt.

« Ah oui, le château d’eau de Moitron-Minot. Mais il est désaffecté depuis longtemps… ! », me répondit le cafetier, sans s’intéresser davantage à moi.

De crainte de passer pour un demeuré, ce qui pour l’avocat international réputé que je suis eût probablement fait mauvais effet, je me tins coi sur mon aventure mais me promis en mon for intérieur d’élucider ce mystère.

Avais-je été le jouet d’une distorsion temporelle ? Il est vrai que depuis un certain temps, il m’arrivait des rêves étranges. Par exemple, trois nuits avant ma promenade nocturne dans la forêt de Moitron-Minot, j’avais rêvé avoir dix-huit ans, moi qui en ai presque soixante, et retrouvant la fougue de ma jeunesse j’avais croisé, en songe bien sûr – n’allez pas imaginer que je déraille -, des personnes bien plus âgées que moi, décédées depuis plus de quarante ans, et que je n’avais pas revues depuis des années et des années. Ainsi, une vieille grande-tante, que je n’avais vue qu’en de rares occasions de mon enfance ou lors des cérémonies de vœux que les enfants devaient subir alors en signe de respect envers les anciens. Dans mon rêve, je lui donnai des cours de maths. Un comble pour moi qui ai eu 4 sur 20 au bac !

Et d’autres indices, en y réfléchissant bien, des coïncidences étranges, des messages inattendus, des lectures étonnantes et inhabituelles… avaient parsemé les dernières semaines de mon existence. Serais-je en train de devenir fou ? Tout en m’en rendant compte ? Peut-être, mais je restais lucide sur mon état, ce qui paraît contradictoire avec le diagnostic d’aliénation mentale.

Quoi qu’il en soit, je décidai d’en avoir le cœur net et de mener une enquête sur cet étrange château d’eau désaffecté mais qui tombait du ciel en deux moments successifs et en deux morceaux séparés.

Mes premières investigations consistèrent à vérifier s’il existait d’autres châteaux d’eau désaffectés quelque part en France. A ma grande surprise, et le lecteur incrédule peut aisément vérifier cette assertion, il en existe plusieurs. Et tous, sauf un qui se trouve dans la banlieue parisienne, habité par un marginal qui passe son temps à imaginer des futurs impossibles, se situent en des endroits éloignés des villes et des routes, souvent au milieu de grandes forêts comme celles de Moitron-Minot.

Pour ne pas éveiller trop de curiosité, je jetai mon dévolu sur un de ces édifices, situé au cœur de la forêt de Saint-Etienne-de-Lugdarès, proche du parc national des Cévennes, mais à l’extérieur de celui-ci.

Peu importe les détails de mes investigations, en voici le résultat : exactement le même monument de béton, tout aussi clos, sans aucune issue apparente, si l’on excepte cette porte en hauteur qui paraissait elle aussi hermétiquement close.

Par la suite, je fis le tour d’une dizaine de ces châteaux d’eau. Tous identiques. Tous inquiétants. Tous clos et réellement sans issue. Oui, je l’avais vérifié en louant une nacelle d’élagage : ce qui semblait, vu d’en bas, une porte fermée, n’était en réalité qu’un vague relief en trompe l’œil sur le béton. Il n’y avait aucun interstice, aucune ouverture.

Ne me demandez pas comment je m’y suis pris, cela alourdirait inutilement mon récit (ce qui n'est en effet pas dans mes habitudes, hein,…), cependant, je suis monté sur le faîte d’une de ces constructions. Et là non plus, aucune ouverture ! Je n’essayai même pas de vérifier sur les autres s’il en était de même.

De même, j’ai inspecté la ligne entre la « tour » et la « soucoupe », puisque, n’est-ce pas, j’avais vu les deux morceaux séparés, dans le temps et dans l’espace. Or, aujourd’hui, dans tous ces bâtiments, il n’existe aucune discontinuité apparente. Ils semblent tous construits d’un seul bloc, d’un seul tenant !

J’ai alors passé plusieurs semaines à observer de jour comme de nuit l’un de ces châteaux d’eau situé particulièrement à l’écart. J’ai même dissimulé aux environs un système de vidéo-surveillance capable de détecter le plus infime mouvement. Et, mis à part les activités ordinaires des animaux habituels de la forêt, bien qu'étant venu, je n’ai rien vu, rien entendu. Je faisais un piteux César d’opérette ! Veni, vidi que dalle , pas vici du tout !

L’énigme était colossale.

C’est alors que je me résolus à faire appel aux lumières de mon ami Allan Pindu, qui avait déjà brillamment résolu l’affaire des nouveaux hommes sauvages ainsi que celle du code nucléaire perdu à la mort de l’ancien président. (cf. les récits qui ont relaté ces faits !) J’allai donc lui rendre visite par un beau soir de printemps dans lequel, fenêtres ouvertes sur la nuit, la fumée de sa pipe ne m’incommoderait pas trop lorsque nous savourerions, comme à son habitude quotidienne et vespérale de vieil alcoolique mondain, un vieux porto indéfinissable autrement que par l’expression de « petit Jésus en culotte de velours ». Il était une des rares personnes de mes nombreuses connaissances, voire l’unique, à qui je pusse me confier sans inquiétude ce que j’avais observé et qui manifestement ne préoccupait que moi.

Il tira deux ou trois lentes bouffées de sa pipe nauséabonde, réfléchit quelques instants en plissant les yeux dans le vague, puis, secouant le fourneau de son brûle-gueule dans un pavé de verre qui lui servait de dépotoir à cendres, il annonça sans sourciller : « S’il n’y a aucune issue visible, c’est donc qu’il en existe une invisible, et s’il en est une invisible, c’est qu’elle est cachée, dissimulée, enfouie. 

-                     Mais, rétorquai-je, je suis resté plusieurs nuits à l’affût, j’ai installé des caméras détectrices de mouvement tout autour. Il s’est écoulé plusieurs mois depuis. Et rien, aucun signe de mouvement ni de quoi que ce soit. Rien n’a été enregistré.

-                     Si rien n’a été enregistré, c’est donc que l’issue est ailleurs.

-                     Ailleurs ? Je ne comprends pas.

-                     N’ai-je pas dit « cachée, dissimulée, enfouie… », et il fit traîner la voix sur ce dernier qualificatif.

-                     Attendez ! Vous n’êtes pas en train de me dire que…

-                     Mais si, vous avez enfin saisi. L’issue est o-bli-ga-toi-re-ment enfouie sous terre. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Et, si vous voulez, nous irons nous en assurer dès que possible. »

Quelques semaines après cette discussion vespérale, empuantie et printanière, nous étions, Allan Pindu et moi, en train de creuser une tranchée au pied d’un des édifices insolites que j’avais réussi à acheter aux domaines en arguant qu’il y avait bien, près de Paris, une telle construction qui servait de logement et que, pour ma part, je désirais en faire une résidence secondaire originale à l’instar de ce parisien farfelu. Ma fortune, plus ou moins bien acquise dans mes activités avocatières et internationales, me permettait également d’accélérer le zèle des fonctionnaires en charge de ces dossiers. Enfin, je passe sur les détails de la procédure. Il suffit de savoir que j’étais dorénavant propriétaire du château d’eau désaffecté de Moitron-Minot et de quelques hectares de forêt autour. Cela me donnait la possibilité de réaliser toutes les investigations préconisées par mon ami Pindu.

Nous creusâmes donc, et arrivâmes, sans difficulté particulière mais non sans appréhension, par une sorte de tunnel, qui, en d’autres temps aurait pu faire une sape, jusque sous l’édifice. La terre était assez meuble, et certainement très fertile vu l’abondance de vers de terre que nous y trouvions.

Notre appréhension se transforma en stupeur incrédule, lorsque nous vîmes, comme l’avait parfaitement deviné mon ami, une issue circulaire au plein centre du bâtiment. Comme si le fond de la tour était percé d’un trou de barrique. L’issue ne faisait que quelques centimètres de diamètre. Et par cet orifice, sortaient, tombaient, devrais-je plutôt dire, compte-tenu que nous avions dégagé une espèce de pièce en sous-sol, des lombrics, par dizaines, et milliers !

Pas de doute à avoir, nous en arrivâmes à la conclusion sidérante (je vous passe encore une fois les détails) que nous avions affaire à une sorte de vaisseau extra-terrestre empli d’envahisseurs pacifiques, du moins c’est que nous pensâmes, qui n’étaient autres que de vulgaires lombrics.

Comment ces animaux, enfin ces êtres, avaient-ils pu élaborer de tels engins ? Comment communiquaient-ils ? Que venaient-ils faire chez nous ? Il y avait là de telles impossibilités, de tels abîmes d’étrangeté, de telles incohérences, que nous décidâmes de ne rien dire mais de seulement observer, réfléchir et tenter de comprendre…

Ce fut encore mon ami Allan Pindu qui me mit sur la voie d’un début sinon de compréhension, du moins d’acceptation de l’impossible en me disant :

« Ces vers de terre sont peut-être l’aboutissement suprême d’êtres dont l’évolution s’est poursuivie sur des milliards de lustres lorsque nous-mêmes, humains, n’avons que quelques millions d’années au compteur. »

Et comme je me récriais, il rajouta :

« Voyez-vous, le temps est une variable d’ajustement très élastique. Imaginons un instant qu’un de nos ancêtres Cro-Magnon revienne parmi nous, au 21ème siècle. Croirait-il que nous sommes réellement des hommes semblables à lui ? Pas sûr. Nous si chétifs, malingres, pâles. Et comprendrait-il, même partiellement, notre technologie ?  Non, il nous prendrait probablement pour des êtres inférieurs et ferait de nos usines atomiques, de nos avions, de nos porte-avions et de nos porte-jarretelles en dentelles des objets venus d’ailleurs, mais certainement pas issus de nos mains gourdes, maladroites, incapables de broder d’aussi fins motifs et qui ne peuvent qu’à peine soulever la massue avec laquelle il nous assommerait dès l’abord, par prudence et principe de précaution. »

Et en effet, je restai assommé par cette massue virtuelle : une invasion de lombrics ! Mais pourquoi donc venaient-ils sur Terre ? J’en récupérerai bien quelques-uns pour mon potager. Et si je n’étais déjà suffisamment riche, je les vendrais à un professionnel du lombri-compostage. Très à la mode, ça, le lombri-compostage. Cependant, mon ami Allan Pindu, me sortant de mes creuses songeries, me dit qu’il serait tout de même intéressant de faire étudier de plus près ces bestioles par des biologistes et des zoologistes. D’ailleurs, il connaissait bien le patron d’un laboratoire réputé en la matière avec lequel il avait autrefois entretenu des relations à l’occasion d’une affaire ténébreuse qui avait nécessité leur collaboration. Ce savant internationalement réputé était devenu son ami. Il s’agissait du célèbre Francis Watson dont les travaux sur l’ADN font autorité dans le monde entier.

Nous ramassâmes donc quelques poignées de ces vers E.T. et les confiâmes au fameux laboratoire.

C’est seulement quelques jours plus tard que Watson nous fit part d’une découverte sidérante : les lombrics de l’espace nourris de terre irradiée la rejetaient en tortillons ne comportant aucune trace de radioactivité. Aucune !

Eh bien, si les E.T. lombrics ne savent pas pourquoi ils ont atterri sur terre, nous on va leur indiquer : au boulot pour nous sortir de la mouise !

Par Hervé de Tonquédec
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