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Jusqu'où peut aller le rêve d'un homme... ?
Le marcheur du bout des grèves
Certains l’ont croisé, sans savoir qui il était, sans imaginer un instant sa vie et son histoire. Certains l’ont croisé comme l’on croise des dizaines et des dizaines de personnes dans les rues ou sur les plages. Ah ! si l’on savait tout ce qui se trame dans les vies des passants ! Penser que chaque être humain a une vie derrière lui, une famille peut-être, des amis sans doute, une activité, un métier, des passions, un chien, un logis, des idées sur la vie, une opinion politique…
Lui s’appelait Piotr. Il avait une femme, Elena, et trois beaux enfants, Lénore, Ivan et Vassili. Il venait, immigré récent en France, du milieu des grandes plaines de Russie. Il était venu chercher un peu de vie facile et d’abondance. Il n’avait guère trouvé la vie plus facile, et la relative opulence dans laquelle il vivait maintenant n’assouvissait pas sa soif de grands espaces ni son âme tourmentée. La seule idée de savoir sa femme et ses enfants à l’abri de la faim et de la gêne ne le satisfaisait donc pas.
Un soir de désœuvrement et pour exercer encore une fois son fatalisme pessimiste, il joua au loto. Pour bien se convaincre que la chance n’était pas avec lui. Bien sûr, il gagna. Le gros lot. Des millions d’euros. A ne pas savoir imaginer qu’en faire.
Mais Piotr se décida vite. Il partagea sa nouvelle fortune en six parts égales. Cela faisait exactement six fois beaucoup de millions. Il transmit une part à sa femme et une part à chacun de ses enfants (à ne percevoir qu’après avoir bouclé vingt-cinq ans), il donna la cinquième part aux pauvres de ses amis et garda pour lui le restant de sa fortune.
Immense sixième d’une immense somme : Piotr possédait encore de nombreux millions, davantage qu’un homme ne pouvait raisonnablement en dépenser. Il ne songea pas une seconde à acheter une voiture de luxe ou un château ni même une simple villa. Cependant il abandonna son métier, sa femme et ses enfants et partit pour son rêve.
Son rêve ?
Faire le tour du monde, à pied, sans bagages. Le plus librement possible. Sa nouvelle richesse lui permettait cela, ou presque : il se rendit compte assez rapidement qu’il était fastidieux d’acheter chaque jour une nouvelle brosse à dents. Il avait donc sur lui, dans un petit sac à dos, une brosse à dents, quelques billets de banque et une carte de crédit. C’était à peu près son seul bagage.
Faire le tour du monde à pied, mais par quel chemin ? Là aussi, il se décida vite, se convainquant que le chemin le plus sûr était de longer la côte. Il se rendit donc au Croisic. Tira à pile ou face pour savoir s’il partirait par le sud, océan à droite, ou par le nord, océan à gauche. Ce fut le sud, grève à gauche.
Chaque soir, il dormait dans un hôtel qu’il ne manquait pas de trouver sur sa route. Chaque jour, il mangeait au restaurant, luxueux palace ou simple gargote. Il n’en avait cure. Seule comptait pour lui la liberté d’avancer sans contrainte. Il renouvelait régulièrement sa garde-robe, selon la saison, son usure et sa saleté. Le plus difficile, au début, était de trouver chaque jour un magasin qui veuille bien lui vendre des sous-vêtements. Il résolut le problème en rajoutant dans son sac deux slips et trois paires de chaussettes. Puis il demandait dans les hôtels et restaurants, moyennant grosses finances, qu’on lui procure le nécessaire du lendemain.
Et tout cela fonctionna et fonctionnerait, pensait-il, à merveille. Du moins tant qu’il serait en France, au Portugal, en Espagne, de nouveau en France, puis en Italie… Par la suite on ne sait comment il se débrouilla. Sa trace se perdit. Mais cela n’a pas d’importance…
Il suffit de penser à son périple, de se mettre un instant dans la trace de ses pas, de tergiverser quelque temps en arrivant devant l’embouchure d’une rivière : fallait-il en remonter le cours jusqu’à ce qu’on puisse la traverser à pied ? Ou bien utiliser le premier bac, ou pont, venu de façon à retrouver les grèves salées le plus vite possible ? Le parti de Piotr fut de remonter rivières et fleuves. Il ne voulait pas se perdre cependant mais il pensait que suivre l’eau vers l’amont, puis, après avoir sauté à pieds joints ce qui n’était plus qu’une minuscule rigole, vers l’aval, et faire mille et mille détours en fonction des affluents rencontrés… était plus fort que de rester sur les plages. Pour rester dans la vérité, il faut avouer qu’il n’eut cette pensée qu’en arrivant devant l’estuaire de la Loire. Il le remonta, dans un premier temps, jusqu’au grandiloquent pont de Saint-Nazaire qu’il hésita à emprunter tellement il lui semblait peu fait pour les piétons. Cet édifice orgueilleux eut raison de sa passion exclusive des plages. Il passa ainsi plusieurs années en France. Le tour des rives et des berges l’amena ainsi, entre autres, jusqu’au mont Gerbier de Jonc. C’est là que je l’ai rencontré. Piotr et son visage buriné de vieux marin. Il ne parlait guère, souriait encore moins mais me dit cependant comment il finirait sa vie.
A toutes mes demandes, à toutes mes questions, il répondait par de simples dénégations ou de vagues hochements d’épaules. Non, il n’était à la recherche d'aucune source d'aucune sorte. Non, il n'avait pas conscience que seul son argent le rassurait. Non, la solitude ne lui pesait pas. Non, il n’avait observé ni les oiseaux de passage, ni les ciels changeants, encore moins les gens de rencontre. Non, il ne priait pas ni ne réfléchissait sur le sens qu'il donnait à sa vie vaine. Et, en parlant de réfléchir, il n’avait même jamais cherché à apercevoir le reflet de son existence dans les eaux qu'il longeait.
Sa petite carte de crédit lui ouvrait toutes les portes qu’il voulait ouvrir. Il savait ses proches à l’abri du besoin et, lui, il assouvissait enfin son envie inextinguible d’avancer le nez au vent, le sac léger, jusqu’à la fin de sa vie.
Il vieillit en marchant. Il tomba, déjà âgé, sur une grève lointaine et, en attendant la mort, fit le bilan de ces dernières années de sa vie : il n’avait marché que du bout des grèves et n’avait rien bâti, ni laissé aucune trace, ni éclairé la vie de quiconque, ni bu à aucune source.
Ce n’est qu’à l’ultime perspective d’une possible et, ô combien plus belle, nouvelle rive qu’enfin il se permit un sourire, son premier depuis très longtemps, et son dernier…
L’île des goélands
(dédié à Patrick Vast qui a écrit « Goéliande », texte qui a inspiré cette histoire)
Abigail dressait sa silhouette sombre au bord de la falaise. Comme tous les jours. Sa longue robe noire flottait au vent sur son corps amaigri. Depuis combien de temps venait-elle attendre ici le retour de Jonathan ? Elle n’aurait su le dire. De bonnes âmes lui soufflaient parfois que Jonathan ne reviendrait pas, qu’il avait disparu en mer, comme tout l’équipage du Cor-Nac. Mais Abigail, aux yeux verts, n’entendait pas ces paroles de désespérance. Son oreille s’ouvrait seulement aux bêtises des quelques gamins qui s’amusaient à se moquer d’elle : « Oui, oui, Jonathan va bientôt revenir. Il a eu un contre-temps. Tiens regarde, c’est pas la voile de son bateau qu’on aperçoit… ? » Alors l’émeraude de son regard semblait s’allumer, briller d’une étrange lueur qui réjouissait les gamins en même temps qu’elle les effrayait. Mais de cela, la jeune fille n’avait cure.
Il y a si longtemps que son fiancé est parti en mer. Beaucoup disaient que le Cor-Nac était trop vieux et en trop mauvais état pour repartir encore une fois pêcher la morue au large de Terre-Neuve, surtout en cette saison des tempêtes. Mais son patron, le vieux Gwenaïg, marin expérimenté, avait encore besoin d’une campagne avant de pouvoir changer de bateau. Et n’écoutant pas ceux qui lui promettaient le pire, il enrôla encore un équipage. Tous ses marins étaient prêts à travailler dur encore pour aider Gwenaïg à acheter un nouveau morutier. Jonathan, malgré son jeune âge, en était. Même s’il allait bientôt se marier. La belle Abigail était sa promise. Au retour, il lui offrirait la plus belle perle et, l’été venu, la marierait. Ne cédant pas à ses supplications, il partit sur le vieux Cor-Nac.
Abigail ne sut le retenir ni de ses larmes ni de son sourire.
La tempête avait soufflé. Les jours avaient passé.
Le Cor-Nac aurait dû être rentré depuis longtemps. Aucune nouvelle. Petit à petit les femmes prirent le deuil et l’on célébra des neuvaines. Les femmes de ces marins savaient cela. Elever seules leurs enfants qui à leur tour partiraient sur l’océan sans tous revenir… Les femmes, ici, savaient cela.
Mais Abigail n’était pas encore mariée, n’avait pas d’enfants. Et si elle prit le noir, elle aussi, ce ne fut que convenance.
Le noir, pourtant, elle garda.
Chaque jour, elle guettait du haut de la falaise le retour du vieux chalutier, le retour de Jonathan, son promis. Elle savait tout au fond d’elle même qu’il n’était pas mort. Et même si cela paraissait inconcevable, elle attendait un signe.
Ses vingt-trois ans l’empêchaient d’être encore à la charge de ses parents, aussi travaillait-elle dur à ravauder des filets. La nuit, en s’usant les yeux, de façon à être libre le jour pour guetter du haut de la falaise.
Depuis cinq ans maintenant, elle épie l’océan.
Ses cheveux tournoient dans le vent. Les goélands tournoient au loin. Ils semblent vouloir lui parler, lui tracer une route. Mais non. Ce n’est qu’imagination.
Et pourtant, un jour, c’était un mercredi dit-on, un enfant lui apporte une vieille bouteille et lui raconte que c’est un pêcheur hollandais très âgé qui l’a trouvée sur une plage de la mer du nord, avec toutes les indications pour la retrouver, elle, Abigail. Le Hollandais volant est reparti aussitôt après avoir chargé le gamin de remettre la bouteille et son message à la dame en noir sur la falaise.
Abigail tressaille et ne devine pas les rires étouffés des chenapans cachés derrière les ajoncs acérés. Abigail sort le message de la bouteille. Et son sourire s’allume en lisant. Jonathan a survécu. Il s’est réfugié sur l’île des goélands. L’étrange lueur illumine de nouveau ses beaux yeux verts délavés à force de larmes et de veilles. Il l’attend. Il a tracé ce message avec une plume offerte par le roi des goélands.
L’île des goélands : Goéliande. L’île des anciennes légendes celtes. Elle existe donc bel et bien. Et c’est son Jonathan qui l’a découverte. Quel bonheur soudain irradie son âme et tout son corps ! Cependant dans le message, pas une indication pour le rejoindre.
Qui pourrait la renseigner ? La druidesse peut-être. Cette femme, toujours vêtue de blanc, qui connaît les remèdes et les anciens dieux. Abigail la voit souvent. Elle sait où la trouver. La druidesse exerce son art au dispensaire. Vite, vite, Abigail court avec le vent pour trouver Gwendoline, la druidesse qui pourra la renseigner. Elle se jette dans ses bras en lui expliquant confusément la bouteille, le vieil Hollandais, le message, la terre des goélands…
Alors Gwendoline, patiemment, lui fit reprendre son calme, lui fit raconter son histoire pour la millième fois peut-être et finit, comme d’habitude, par lui donner des paroles de réconfort et une potion ambrée qui devait l’aider à trouver la paix.
Quand Abigail s’éloigna du dispensaire, persuadée qu’il lui fallait attendre un signe des goélands, l’infirmière hocha doucement la tête. La pauvre Abigail ne savait plus quoi inventer. Cette histoire de goélands maintenant !
Mais Abigail ne se souciait plus de ce que pensait les hommes et les femmes de notre terre. Elle attendait maintenant un signe, l’appel qui ne pouvait manquer de survenir.
Le lendemain, en se rendant sur la falaise, elle le vit, perché sur un rocher, majestueux, énorme et argenté : un goéland qui la regardait, qui lui parlait de son île, de Goéliande. Et quand il prit lentement son envol, Abigail sut qu’il l’invitait à la suivre. Elle s’avança, pressa le pas sur la lande, jusqu’au bord de la falaise, sans quitter des yeux, de ses beaux yeux verts, le vol souple de l’oiseau.
Elle courait tout à fait lorsque le sol se déroba sous son pied. Elle volait maintenant, de concert avec le goéland. Bientôt elle rejoindrait son Jonathan en Goéliande.
Et l’océan les marierait.
La réalité ordinaire d'un cours de lycée, voire de
collège...
Un cours si banal
« Ecrivez la date, en haut, à droite de vos copies, demanda, d’un ton las, le vieux professeur fatigué à ses élèves pourtant désireux de bien faire.
- M’sieur, l’année ? En lettres ou en chiffres ?
- En chiffres, bien sûr. Je vous le répète à chaque fois. Si nous devions l’écrire en lettres, la moitié de l’heure serait déjà prise. Pensez : « Lundi, 12 mars trente-six billions neuf cent quatre vingt dix neuf mille deux cent soixante-douze milliards vingt-deux millions sept cent soixante-dix-huit mille six cent quatre-vingt onze. » En plus les trois-quarts d’entre vous feraient des fautes. Non, en chiffres, c’est déjà assez compliqué comme cela.
- Et le mois, M’sieur ?
- Ah, non, le mois, en lettres. Faut pas pousser. Qu’il y ait au moins quelques lettres là-dedans ! »
C’est ainsi que débuta le cours d’histoire : par une banale interrogation écrite. Le sujet était sur l’Antiquité. Je connaissais mon cours par cœur. J’allais encore engranger une bonne note. L’antiquité me passionnait. Vous savez, cette petite période comprise entre la fin de la préhistoire et l’invention de la télépathie. Guère plus d’un million d’années. Mais quelles années !
Je bâclai rapidement mon texte, sûr de moi et de mes réponses et me mis à rêvasser. Et à jalouser mes condisciples de cette période bénie de l’histoire. Pensez ! Ils n’avaient qu’un petit million d’années d’Histoire à se farcir. Et encore, ceux de la fin de la période en question. Mais ceux, disons des années 10 000 (bon, là, je prends vraiment au début, m’enfin, il a bien existé ce début), ils n’avaient pratiquement rien à apprendre. Les veinards. Les sciences en étaient à leurs balbutiements, l’Histoire venait à peine de commencer. Je me demande vraiment combien il leur fallait d’heures de cours pour avaler ça. Peut-être, quoi, cinq ou six heures par semaine ! Oh, non, même pas. Ceux qui fonctionnaient normalement devaient digérer ces maigres connaissances en une heure ou deux, peut-être.
Quand on voit, maintenant, nos vingt heures de cours hebdomadaires… Qui suffisent à peine. Vraiment c’est injuste. Pourquoi suis-je né si tard ? Pourquoi suis-je obligé d’apprendre toutes ces périodes ennuyeuses qui ont succédé à celle qui me passionne tant : l’Antiquité ? Et sans parler des sciences… Vivement la fac, où je pourrai me spécialiser dans le domaine de mon choix.
Moi, pas d’hésitation. Ce sera fac d’histoire, spécialité « Antiquité ». Alors là je m’éclaterai. Je me verrais bien en train de rédiger une thèse sur ce grand explorateur antique que fut Gulliver. J’ai lu, il n’y a pas longtemps, un article qui disait qu’on avait retrouvé sur un vieux disque dur, des bribes, assez consistantes tout de même, de chroniques sur ses voyages. Jusqu’à présent, on savait par un certain nombre de relations indirectes, tardives et largement postérieures à son existence qu’il avait exploré des terres, englouties depuis longtemps bien sûr et sur une petite planète marginale et exotique, mais des terres peuplées de gens étonnants : géants ou tout petits personnages. On n’en savait guère plus et nos cours au lycée le mentionnaient à peine, entre Jason et Armstrong. Et voilà qu’on avait retrouvé des textes relatant avec précision ses voyages. Passionnant. Ah ! que j’aimerais pouvoir consacrer ma vie à étudier de tels aventuriers des temps passés.
Ou bien, les années 1000 par exemple. Fascinantes. Même s’il ne s’est pas passé grand chose en aussi peu de temps. Mais quand même, avoir pensé à « enregistrer » sur du papier des paroles du prince Hamlet ou des discours de rois aussi importants qu’Ubu, ou bien avoir tenu des mémoires aussi précises que celles de Monte-Christo, cet homme, je crois que c’était un homme, qui a modifié si profondément la vie de son millénaire. Ou encore me pencher sur la vie de Guenièvre, le quatrième personnage connu de ce millénaire. Tout cela devait être passionnant, excitant.
Evidemment, il reste de nombreuses zones d’ombres faute de documents sérieux. Ou bien des élucubrations sur des légendes invérifiables. Comme cette histoire de pyramides, dont on n’a jamais retrouvé aucun vestige nulle part, et qui continuent malgré tout à alimenter toute une littérature de spatiogare. Pensez ! Des hommes auraient construit d’immenses pyramides, vers les années 1800, pour ensevelir leurs morts ! On croit rêver ! Déjà, ensevelir les morts, fallait y penser, mais si en plus il fallait édifier d’énormes tas de cailloux sur les cadavres ! Ou alors, cette histoire d’automobiles ! Franchement, il y a des gens qui ont du temps à perdre ! Des automobiles pour transporter des gens qui ont des espèces de pattes pour se déplacer. Et puis quoi encore ? Non, il faut rester sérieux. L’Histoire est une discipline sérieuse. On n’ a vraiment pas besoin de légendes plus ou moins tirées par les cheveux alors qu’on a des faits attestés bien plus intéressants comme le règne du roi Ubu ou celui de la reine Guenièvre. Des réalités avérées qui en disent bien plus sur l’humanité des débuts que ces divagations. La dernière en date ? Les ordinateurs : un livre vient de paraître (vous savez, un de ces livres racoleurs à la couverture argentée, qu’on trouve dans les supermarchés) qui dit le plus sérieusement du monde que l’ordinateur et le réseau aurait été inventés vers la fin du second millénaire par des militaires soucieux de mettre leurs informations en commun. Alors que tout le monde sait bien que l’ordinateur pré-existe à l’homme ! C'’est une évidence tellement crevante d’yeux qu’on se demande comment on laisse publier de telles vaticinations.
Enfin le monde est ce qu’il est.
Il faut rendre les interrogations écrites.
Le vieux professeur, désabusé, ne croit vraiment plus à son métier. Je le vois bien. Vivement que je sois à sa place !
Histoire possible de temps futurs proches...
Le dernier pape
Se souvient-on encore du pape Noé ? On a du mal en effet, aujourd’hui, à imaginer ce qu’était la chrétienté à la fin du 22ème siècle. Depuis déjà plusieurs siècles, avec des hauts et des bas, le christianisme faisait de moins en moins recette. Ce déclin date, en gros, du siècle des lumières. Sait-on qu’au lendemain de la Révolution Française de 1789, l’ensemble de la France était pratiquement déchristianisé ? L’Eglise catholique, néanmoins, a su rebondir et l’on a vu un certain renouveau de la piété populaire au 19ème siècle. N’empêche, le nombre de chrétiens affichés n’a, globalement, cessé de décroître, du moins en Europe. Au début du 21ème siècle, ils étaient déjà très minoritaires en Europe et empêtrés dans leurs contradictions. Le reste du monde ne tarda pas à suivre.
A l’époque qui nous intéresse, vers les années 2170, cela faisait déjà longtemps que les églises et autres basiliques et cathédrales, monuments inutiles et trop coûteux à entretenir, avaient été rasées, libérant ainsi de la place au cœur des villes pour des parkings, des banques et des supermarchés. Il n’y avait – « Dieu merci ! », disait-on en raillant, plus de chrétiens, ou si peu que cela ne comptait vraiment plus. On pouvait faire du commerce et tuer en paix.
Néanmoins un tout petit groupe résistait encore et toujours à l’extinction.. Ils étaient peut-être une cinquantaine en 2150. L’une de ces personnes, de grande sagesse, avait été élue Pape et dirigeait, comme elle le pouvait, cette petite communauté de fin du monde. Ce n’était pas encore le pape Noé. Il avait pris pour nom Onésime, on ne sait plus pourquoi. Quand il mourut – vers 2165, pense-t-on – il ne restait qu’une dizaine de chrétiens dans le monde. Une dizaine ! Et leur âge moyen était de plus de soixante-dix ans… et c’étaient huit femmes, un vieillard déjà malade et Noé, une crapule…
Noé ? Non seulement une crapule fétide, mais aussi un ivrogne notoire. Un voleur à ses heures. Un pauvre type. On pense même qu’il avait du sang sur les mains. Mais c’était le seul à pouvoir être papifié . Et il avait la foi. Une vraie foi : solide et indestructible, impénétrable au doute, la plupart du temps, du genre charbonnier. Ce qu’il perpétrait dans sa vie lui faisait horreur et, quand il ne buvait pas, quand il ne larcinait pas, quand il ne zonait pas, il passait le plus clair de son temps à prier, à prier et à se baigner dans les remords et à lire un gros livre qu’il ne quittait jamais. Le pape précédent, Onésime, avait bien essayé de le sortir de cette fange, mais sans succès. Et c'était ce gars là qui allait, inéluctablement, être désigné Pape.
La fumée blanche s’éleva donc pour Noé. Ce n’était pas au Vatican, bien sûr. Ce qu’il en restait, du Vatican, après les bombardements de l’avant-dernière guerre mondiale avait également été rasé pour laisser place à un immense parking à plusieurs étages. Non, ce n’était pas au Vatican’s Parking qu’eut lieu cette dérisoire élection, ce fut dans un bidonville des environs de Rome, vers un faubourg qu’on appelait encore Napoli. Les quelques femmes présentes murmurèrent un « habemus papam » moribond.
Ce petit groupe vivait la fin du monde chrétien. Noé était le plus jeune d’entre eux. Une à une, les huit femmes s’éteignirent à leur tour. Le vieillard cacochyme n’était plus qu’un souvenir. Noé resta seul.
Le pape Noé était seul chrétien au monde. Un larron !
Le dernier chrétien du monde était aussi le dernier pape.
Logique.
Il y eut même à l’époque un reportage ironique qui lui fit une sorte de célébrité. Certaines personnes s’émurent de la situation du Pape Noé et, autant pour se moquer que pour se donner bonne conscience, lui donnèrent un bel habit blanc, vite taché de vin rouge, et lui construisirent une petite chapelle de béton (dans laquelle ils introduisirent des caméras : il fallait quand même essayer de rentabiliser cette mise de fonds !).
De plus en plus désolé et pochetron, Noé, le dernier Pape, mourut en sachant qu’il avait failli à sa mission.
Sombre dérision : c’était un matin de Pâques !
Quand on vint pour l’incinérer, on s’aperçut alors qu’il serrait dans ses bras un gros livre. On fit venir les plus grands spécialistes. Il faut dire que, aussi étonnant que cela puisse paraître, cela faisait déjà assez longtemps que plus personne n’apprenait à lire. Seuls quelques rares érudits possédaient la clef de la lecture, mais aucun de ceux qui vinrent n’avait entendu parler de ce gros livre. Ils en déchiffrèrent cependant le titre : « La Bible ».
Ils se rendirent assez rapidement compte que cette « Bible » contenait en fait plusieurs textes bien différents. Ils lancèrent alors un appel mondial pour savoir si quelqu’un connaissait cela. Il se trouva, par hasard, un jeune historien chinois qui avança que cette « Bible » était le recueil des textes sacrés des anciens chrétiens. Il ajouta que si c’était bien de cela qu’il s’agissait, la découverte était d’importance : on pensait en effet qu’il ne restait plus aucun exemplaire de ces textes au monde. Cette révélation fit l’effet d’une explosion nucléaire.
On s’empressa de traduire ces textes. On se passionna. On réapprit à lire. On découvrit le plan de Dieu. On se convertit en masse. On abattit les idoles automobiles, bancaires et supermarchères. L’Eglise universelle de Jésus-Christ se répandit sur la terre comme le feu d’une traînée de poudre.
Sa seule mission : transmettre la Bible.
Dans le paradis des papes, Noé se disait que, vraiment, les plans de Dieu étaient impénétrables !
Apparence ou réalité ? Les choses les plus ordinaires ne nous disent pas
toujours ce que l'on croit...Apparence ou réalité ? Les choses les plus ordinaires ne nous disent pas toujours ce que l'on croit...
L’autoroute du désert
Le philosophe pessimiste me parlait l’autre jour de ses lectures. Il me disait en me vouvoyant :
« Il y a quelque temps de cela, j’ai lu une histoire d’un auteur un peu farfelu. Une histoire qui se voulait dans la veine « roman historique » mais qui en réalité traitait davantage de science-fiction que d’Histoire. Il était question, autant que je m’en souvienne aujourd’hui, d’une personne qui retrouvait dans les papiers d’un de ses ancêtres un genre de chronique qui décrivait la Terre comme si elle allait être, dans un avenir assez proche, entièrement recouverte de bitume, de goudron, de béton et de ciment. On se rendait compte au bout d’un moment que le narrateur ne comprenait pas ce qu’il lisait, ne comprenait pas quand il était question d’arbres, d’oiseaux ou de nourritures variées… Il n’ingérait en effet que de la soupe de plancton… ou quelque chose du genre… La Terre à son époque était donc bien entièrement bitumée, goudronnée, bétonnée, cimentée, corsetée…
Je ne sais pas ce qu’a voulu dire cet auteur. Peut-être une vague fable aux relents écologiques pour nous mettre en garde contre les effets de la technique moderne et néanmoins bétonneuse. Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que ça ne peut être qu’un fieffé aveugle, sans doute légèrement imbécile aussi, qui n’a rien compris à rien.
Les nappes de béton, aujourd’hui, déversées à l’envi dans nos campagnes, ne servent qu’à nous faire mieux voir et connaître cette nature dans laquelle nous ne voulons plus vivre. Vous ne me croyez pas ? Si, si, je vois d’ici les sceptiques lever les sourcils et faire la moue. Vous voulez une preuve de ce que j’avance ?
Un exemple ? Essayez, pour voir, d’emprunter l’autoroute entre Clermont-Ferrand (en France) et Brive (en France itou). Vous en avez pour deux ou trois cents kilomètres sans traverser une seule ville, sans apercevoir un village, sans même croiser une route. Il y a bien une aire, déserte en général, quelques kilomètres après Clermont… puis, après, plus rien. Pas une voiture, pas une station service… Vous vous demandez parfois si vous n’êtes pas un spectre au volant de la voiture-fantôme qui hante, c’est bien connu, les autoroutes de notre siècle.
Cependant, il s’agit bien d’une belle autoroute, une des plus récentes, au revêtement lisse et confortable sur lequel votre voiture glisse sans un bruit, comme en rêve.
Alors ? ! Est-ce à dire, qu’en France, aujourd’hui, on peut traverser une zone entièrement dépeuplée sur plusieurs centaines de kilomètres ? Sans une maison, sans un homme, sans une fumée ?
Eh bien oui.
Autrefois, les gens s’installaient auprès des axes de communication, dès qu’il y avait un point d’eau… et encore… ! Connaissez-vous la ville de Nîmes (en France encore) ? On pourrait écrire des romans sur l’histoire de cette ville, qui remonte à la plus haute antiquité. Je crois que c’est le seul exemple au monde d’une ville édifiée ailleurs que le long d’un cours d’eau ou d’un lac, voire d’un marécage ou même d’une petite source. Est-ce à dire que ses habitants pouvaient se passer du précieux liquide ? Sorte d’extra-terrestres à la physiologie et au métabolisme complètement différents de nous autres, pauvres humains assoiffés, composés à plus de 90 % de flotte ? Extra-terrestres se nourrissant exclusivement de cailloux gris, ocres ou carrés, et de sang des taureaux sacrifiés ? Non, bien sûr. Les Nîmois allèrent chercher l’eau où elle se trouvait : dans la montagne. Dans les Cévennes, plus précisément. Et ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de construire un gigantesque aqueduc de plusieurs dizaines de kilomètres pour amener l’eau aux becs de leurs fontaines. Gigantesque aqueduc souterrain, dont la seule partie aérienne s’appelle aujourd’hui le « Pont du Gard », au milieu des lentisques et des chênes verts…
Pourquoi ont-ils fait cela ? Tout simplement parce que Nîmes se trouve sur un point de passage important, dans une plaine. Tant pis pour l’eau. Priment le commerce et les sacrifices humains.
Mais je m’écarte de mon sujet. Mon sujet n’est pas Nîmes, mon sujet est l’autoroute du désert. Revenons-y. Mais attention, faites le plein avant de l’emprunter.
Vous traverserez une zone montagneuse offrant de larges aperçus sur des horizons lointains et verdoyants puis le plateau de Millevaches, sur lequel, est-il besoin de le rappeler, ne croît aucune vache, mais suintent des milliers de sources nommées autrefois ici « vaches » et qui, réunies, alimentent, entre autres la Vézère, la Dore et la Dogne ; rivières qui ne sont pas des égouts à ciel ouvert comme c’est partout ailleurs l’usage aujourd’hui, mais des vaisseaux irriguant d’eau pure et filtrée par des tonnes et des tonnes de sable et de rochers. Une autre explication, certainement plus crédible voudrait que l’appellation de « Millevaches » vienne de la rencontre improbable d’un vieux mot gaulois « melo » signifiant « lieu élevé » et de l’adjectif latin « vacua » (vide). On imagine bien un légionnaire romain perdu dans ces landes, interpellant enfin un autochtone qu’il avait eu d’ailleurs bien du mal à trouver ; l’interpellant sur le nom de cet endroit et créant ainsi le vocable faux-ami de « melovacua », Millevaches… La suite de cette invention toponymique se perdant dans les campagnes de Jules César ou de Labienus… et arrivant, bizarrement, jusqu’au bout de ma plume aujourd’hui.
Enfin, vous arriverez en vue du bassin de Brive, mais ne plongerez pas dedans. Non, au stade où vous en êtes arrivés, la moindre idée d’agglomération vous hérisse le poil. Donc, vous bifurquerez à droite, sur l’autoroute qui remonte du sud vers Limoges. Cela vous donnera le temps de réintégrer doucement la civilisation et ses villages. Même si cette portion d’autoroute, la plupart du temps, évite soigneusement toute habitation, il n’est quand même pas si rare d’apercevoir ici ou là un toit vite effacé ou de passer devant une bretelle de sortie qui laisse supposer que les humains ne sont pas si loin.
Les autoroutes aujourd’hui, vous venez d’en avoir la preuve, ont comme principale fonction de nous montrer, fût-ce en passant, que la nature existe. Bien sûr, nos dirigeants cupides et mal intentionnés ne nous le disent pas. Ils prétendent, et on le croit ! qu’il est important de construire des autoroutes pour aller plus vite d’une ville à une autre, pour transporter marchandises et gens, pour donner du travail aux ouvriers du génie civil…et toutes autres sortes de galéjades qu’on veut bien avaler. Ils savent pourtant très bien qu’ils donnent l’ordre de dérouler ces tapis de béton, de bitume, de ciment et de goudron pour le seul plaisir de contempler la campagne, les arbres et les landes. Ils savent très bien que sans ces rubans gris, les hommes, privés de la contemplation fugitive de la forêt des origines, mourraient en masse et ne pourraient donc emprunter leurs autoroutes du désert.
Il le savent, mais ils ne le disent pas. »
Ainsi parla, puis se tut, le philosophe pessimiste. J’en suis resté comme deux enjoliveurs de voiture !
Indéniablement, l'oeuf est la forme la plus aboutie, la plus achevée, la plus parfaite que la nature ait inventée. C'est ce que le
héros de cette histoire (qui aurait aussi pu être intitulée "Onésime, ne fais pas l'oeuf!" en discret hommage à Exbrayat, même s'il ne s'agit pas ici d'une histoire policière...)s'attache à
magnifier...
La perfection de l’œuf
Le philosophe pessimiste me rapporta dernièrement une anecdote qu’il convient maintenant de répandre sur la place publique. En effet, il est peut-être encore temps de ralentir, sinon d’arrêter, la folie des hommes. N’est-ce pas ?
Cette historiette qu’on va découvrir dans quelques instants n’est finalement peut-être qu’une métaphore de nous-mêmes, de nos prétentions, de notre vanité, de notre incommensurable naïveté, de notre ridicule… en fin de compte.
Molière, en son temps, avait dépeint son Bourgeois Gentilhomme comme cela. Savait-il, imaginait-il que nous étions, la plupart d’entre nous des « Monsieur Jourdain » à la puissance dix ? Nous savons, très bien, que nous ne savons rien… et cependant nous n’arrêtons pas de nous rengorger de nos découvertes, de notre science, de nos arts. Nous n’hésitons pas à nous affubler des oripeaux les plus voyants mais sommes incapables d’affronter le danger avec, ne serait-ce qu’un peu d’honneur, de cœur… et nous cherchons par tous les moyens à nous assurer, à nous protéger, à nous barricader, à verrouiller le système… Mais je m’égare, je me perds en de pédantes considérations, comme si j’avais découvert l’Amérique.
Venons-en à notre récit. Enfin à celui que m’a conté mon ami, le philosophe pessimiste. Il n’y est pas question d’Amérique, mais d’œufs ! Pas de l’œuf de Christophe Colomb… encore que…
Figurez-vous, me dit-il tout à trac, que l’autre jour, je fus invité par le richissime Onésime, l’armateur qui défraie les chroniques pipoles ces derniers temps. Les circonstances de cette invitation n’ont guère d’importance et je ne m’attarderai pas là-dessus. Sachez cependant qu’Onésime n’est certes pas l’espèce de brute plus ou moins barbare qui écrase tout le monde de ses dollars embarqués sur ses nombreux yachts. J’ai tendance à penser même que c’est lui qui alimente ces portraits, peu flatteurs mais impressionnants, de façon à ne pas être importuné ou le moins possible.
Je découvris donc un homme cultivé, plein de charme et d’inquiétudes. Il me tint divers propos sur l’art, ma foi, fort diserts et raffinés. Il tint également absolument à me montrer sa collection d’œufs.
Rangée, présentée, exposée devrais-je plutôt dire, en de somptueuses vitrines aux armatures de bois précieux, sa collection était à nulle autre pareille. Des œufs de toutes tailles, de toutes matières, de toute splendeur… Il avait même, comble du raffinement et du luxe, deux des fameux œufs de Fabergé. Vous savez, ces pièces de joaillerie réalisées pour les tsars de Russie à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Ces œufs aux motifs compliqués, et détenant un secret à l’intérieur. Ces œufs, qui sont moins d’une centaine au monde, valent maintenant des fortunes colossales. Onésime en possédait deux ! Deux œufs : presque de quoi faire une omelette d’or et de diamants.
Mais il avait aussi toutes autres sortes d’œufs, depuis des œufs à repriser jusqu’aux œufs faits mismes... On aurait dit un enfant faisant collection de figurines de tortues ou de Mickey-mouse.
Je lui demandai alors les raisons de cet engouement sans frein. Il me répondit, à peu près ceci :
« Quoi de plus parfait comme forme que celle de l’œuf ? Quoi de plus beau dans la nature ? C’est la forme la plus surprenante, la plus savante, la plus parfaite qui soit. Innombrables sont les artistes et les architectes qui s’en sont inspirés. Je ne vais pas vous détailler cette liste maintenant, mais je crois que je connais à peu près toutes les références en la matière. »
In petto, je me disais : Onésime, ne fais pas l’œuf ! Et cette furtive pensée dut faire naître un léger sourire sur mon visage. Mon riche interlocuteur s’en aperçut certainement car il ajouta :
« Vous ne me croyez pas ? Je le vois bien, vous ne me prenez pas au sérieux. »
Il avait vraiment l’air de souffrir de mon attitude. C’est vrai que je ne savais pas encore à quel degré de raffinement et de culture cet homme était parvenu. Au moment où il me présentait sa collection d’œufs, je pensais encore, comme presque tout le monde, qu’il n’était qu’un rustre. Néanmoins je fus vite détrompé. En effet, il commença alors à me parler des œufs dans l’art. Non seulement dans l’art occidental, mais aussi dans la culture chinoise, dans les rites sacrés d’Océanie… Je vous fais grâce de son discours, mais il était vraiment impressionnant, et je n’avais plus envie de sourire. Et, tout compte fait, c’est vrai que l’œuf a une forme unique, parfaite, excessive, indépassable…
Je réussis cependant à l’interrompre pour lui demander :
« Et que dites-vous de ceux qui couvent des œufs durs ? »
Il me regarda, interloqué, manifestant la plus grande incompréhension.
« Oui, le monde est plein de personnes comme vous qui couvent des œufs durs. Ils peuvent couver toute leur vie. Combien de volailles s’obstinent ainsi ? »
Et je pris alors une sorte de marteau qui traînait là, on ne sait pourquoi, et, un à un, je cassai les œufs d’Onésime.
…
Je cassai méthodiquement et je vis, sans m’en étonner outre mesure, qu’il souriait. Oh, pas au premier œuf brisé, mais plus j’avançais dans ma besogne plus il souriait. A tel point qu’il me prit le marteau des mains et fracassa lui-même ses précieux œufs de Fabergé.
Il n’en sortit aucun poussin, bien sûr, …néanmoins…il avait vite compris.
Il avait compris que l’œuf ne trouve son accomplissement qu’en se cassant. Qu’au delà de la beauté formelle, il y a la vie. Qu’au-delà de la lettre, il y a l’esprit.
…
Le philosophe pessimiste termina ainsi son récit en ajoutant : « Combien aujourd’hui, comme Onésime, font collections d’œufs ? Et se croient arrivés quand ils ne savent encore rien de la vraie vie ? »
Petite parabole sur la vie...
L'alpiniste
1- L’enfance
Quatre heures du matin. A-t-il vraiment envie de sortir de son lit, l’alpiniste qui doit gravir cette montagne ? En tous cas, c’est dur ! Mais enfin, il y arrive. La journée s’annonce belle. Une nouvelle aventure commence. Cinq heures : il est au pied de la montagne immense, belle et désirable ; mais il se sent bien petit. N’est-il pas présomptueux de vouloir s’attaquer à ce sommet ? Plein de courage, il commence à monter.
2- L’adolescence
Au début, après ce qui ressemble à une promenade facile dans les petits chemins de vallée, il rentre dans la forêt qui lui paraît bien sombre. Et le sentier devient très escarpé. Son sac pèse de plus en plus lourd sur ses épaules. Il ne voit pas où il va. Il monte, il s’essouffle, il est en sueur. Et cette forêt n’en finit pas. Où sont ses rêves de grands paysages, de cimes éblouissantes ? Il se demande si vraiment cela valait la peine. Il se décourage. Il est bien près de renoncer. Jamais il n’y arrivera. C’est trop long. Heureusement le guide le réconforte, lui décrit la suite de l’itinéraire. Encouragé, il continue parce qu’il a confiance tout en se disant qu’il n’arrivera(it) jamais.
3 – L’âge mûr
Et soudain, la forêt obscure laisse place à la lumière. De grands espaces se dévoilent. Le sommet est en vue mais si loin, si haut encore qu’il lui paraît vraiment inaccessible. La piste devient de plus en plus raide. Enfin on arrive au refuge. Il va pouvoir se reposer, poser son sac.
4- La vieillesse
Deuxième jour. Quatre heures du matin. Il faut de nouveau se lever dans la demi-obscurité et le froid. Et grimper encore, toujours grimper. Il est vrai que les paysages sont magnifiques mais que d’efforts, que de fatigue. Et ce sommet qui n’est toujours pas là. Et puis maintenant ces champs de neige, ce glacier sur lequel on risque déraper, tomber, se faire mal. Vraiment cette escalade n’est pas une partie de plaisir.
5- La fin de vie
Enfin, la dernière ligne droite. Il est arrivé ? Non, ce n’était qu’un ressaut de la montagne, le sommet est encore plus loin, plus haut. Faut-il vraiment aller jusque-là ? Cette fois, il la voit enfin de près, cette cime qui, quelques instants auparavant seulement lui paraissait inaccessible. Son corps n'en peut plus, mais quelques pas encore, et il y est.
5 – La mort
Et là, en une seconde, c'est l'éblouissement, une joie immense l’envahit. Il y est parvenu. Il ne ressent plus aucune fatigue. La vue s’étend de tous côtés, magnifique, à vous couper le souffle. Cette beauté inimaginable le récompense de tous ses efforts. Quels efforts ? Il a complètement oublié les difficultés de l’ascension. Il sait que cela en valait vraiment la peine. Et son guide de tous ces instants lui dit : « Bravo ! 20 sur 20 ! ».
Réalité ou fiction ? Qu'est-ce qui est le plus vrai
?
Le concert secret
Ferrare. Seizième siècle ! On voit bien l’image : ruelles pavées, marbres rutilants des palais, spadassins, reîtres et condottieres chamarrés, soleil léger, odeurs d’olives et de jasmin, velours vert olive des tuniques, brouhaha des marchés, chiens trop nourris et chats faméliques… Fierté d’un peuple…
Et, au détour d’une rue, par une fenêtre entrouverte, de la musique : luth, théorbe, flûtes… Le duc Alfonso en a décidé ainsi : tous les habitants de Ferrare devront savoir jouer d’un instrument de musique. Une multitude d’orchestres, familiaux, municipaux, religieux se sont formés. Le duc ne plaisante pas avec la musique.
Le duc dit, depuis son Palazzo della Ragione, le curieusement nommé : tous mes sujets, habitants de Ferrare, devront apprendre la musique et savoir jouer d’un instrument au moins. Des écoles spéciales sont mises en place. Avant que d’apprendre les lettres et les chiffres, les enfants apprennent les notes et le chant. Certains n’apprennent pas à lire ou à écrire, mais tous apprennent la musique. Celui qui n’y arrive pas est banni. Son nom est couvert d’opprobre. Ses biens sont confisqués.
Que veut le duc ? Que règne l’harmonie.
Que décide le duc ? Que tous soient musiciens.
Et cela fonctionne. Fait unique dans l’histoire du monde, Ferrare, pendant une partie du seizième siècle, fut peuplée uniquement de musiciens. Et cela par la volonté d’un seul homme, tyran à sa manière : le duc Alfonso II d’Este. Et Ferrare a connu ainsi une brève apogée. Ferrare connut également une renommée sans pareille dans toute l’Europe un tant soit peu cultivée. Ferrare, la musicienne.
(Lecteur, crois-tu une seule seconde que ce qui précède repose sur une réalité historique ? Non, j’espère. C’est le privilège des écrivains que de raconter n’importe quoi. Pourquoi m’en priverais-je ? Lis la suite, si tu veux savoir où je veux en venir, mais je te préviens, ça ne va pas aller en s’arrangeant…)
Mais ce que ne savait pas le peuple de Ferrare, c’était ce qui animait le duc.
Seules quelques personnes, triées sur le volet, habitant à Ferrare parfois, mais le plus souvent ici ou là en Europe, étaient dans la confidence. La musique à Ferrare était partagée par tous. Les partitions étaient copiées et recopiées à l’infini des besoins. Mais il était un secret musical partagé par quelques personnes triées avec soin. Le concert secret.
Le concert secret, c’est autre chose : il s’agit de trois jeunes femmes enfermées dans le palais ducal (plus joli que du duc…) à la seule fin de s’entraîner à chanter, et à chanter toujours le même style de madrigaux, jusqu’à en devenir expertes, les plus grandes expertes de tous les temps. Elles s’entraînent plus de trois heures par jour. Et quand elles se produisent devant le duc et quelques rares initiés, le chant semble le produit d’une facilité absolue, un moment de grâce pure, de suavité sans pareille.
On connaît le nom de ces trois femmes : Anna, Laura et Livia.
Ce qu’elles chantent a été écrit spécialement pour elles. Personne, sous peine de mort, n’a le droit de recopier ces paroles et ces partitions. Ces trois dames, les dames de Ferrare, sont enfermées dans le mal nommé Palazzo della Ragione et elles s’entraînent de telle sorte qu’aucune voix ne puisse les égaler. D’ailleurs, toute comparaison est impossible puisqu’elles sont les seules au monde à chanter ces madrigaux composés d’ailleurs exclusivement pour elles.
Ceux qui ont eu le privilège sans pareil d’assister au concert secret, pour décrire ensuite ce qu’ils ont entendu, évoquent le murmure des eaux et le bruissement du vent. D’autres parlent de volutes gracieuses comme de précieuses enluminures. Tous s’accordent à dire que leur chant paraît d’une fraîcheur radieuse et sans apprêt aucun. Les textes sont souvent des poèmes galants et sensuels à souhait.
Ce que veut le duc ? Que la plus belle musique au monde lui soit réservée, à lui et à quelques amis très chers.
(Lecteur, vois-tu jusqu’à quelles fadaises peut aller l’auteur ? Mais tu n’as pas tout lu encore. Veux-tu faire encore un bout de chemin dans cette histoire improbable ?)
Et bientôt, un frémissement parcourt les villes européennes. On a entendu parler du concert secret. On veut en être. On est prêt à dépenser le quart du tiers de sa fortune pour cela. Et même davantage. Le duc fait monter les enchères mais ne cède pas. Le concert secret est gratuit mais réservé à celles et ceux qu’il choisit.
Oh, mon ami lecteur, cela paraît incroyable.
Cela est pourtant absolument véridique.
La réalité à Ferrare n’est pas croyable.
Elle dépasse largement la fiction.
On a coutume de dire que la fiction paraît souvent plus vraie que la réalité. A Ferrare, du temps du duc Alfonso II d’Este, la réalité a largement dépassé toute fiction.
Une ville composée uniquement de musiciens. Le concert secret. La musique la plus aboutie de tout le seizième siècle, tant du point de vue de la partition que de celui de son interprétation, connue seulement de deux ou trois dizaines de personnes. Cette musique aurait pu disparaître complètement et seul aurait plané le souvenir empli de rancœur de son existence.
Par bonheur, le duc Alfonso est mort sans avoir eu le temps, comme c’était primitivement son dessein, de détruire les partitions du concert secret.
Des siècles ont passé.
L’histoire était vaguement oubliée.
Jusqu’à ce qu’un musicien d’aujourd’hui, passionné de musique ancienne, retrouve les fameuses partitions et surtout les fasse revivre en enregistrant un disque.
Faites un effort ; trouvez les références de ce disque, achetez-le ou volez-le, mais écoutez-le, avec quelques amis choisis (et pensez-y : c’est une musique que vous n’auriez jamais dû entendre ! Une musique absolument d’avant-garde, une musique précieuse et singulière !) mais ne faites pas comme l’auteur de ces lignes : n’en parlez pas.
Et si vous voulez connaître une autre chimère, qui semble bien être également le pur produit d’une fiction, et qui pourtant est tout aussi complètement réelle, allez vous balader du côté de Riemech ou bien lisez « L’ami Butler », de J. Lafargue, paru aux éditions « Quidam Editeur » : l’auteur, la maison d’édition semblent bien être également le pur produit d’une fiction et cependant, quoique éphémères – qui ne l’est pas ? – sont bien réels. La réalité dépasse toujours la fiction.
Ne faudrait-il pas, à ce compte-là, se contenter d’écrire des reportages, fussent-ils historiques, comme celui sur le Concert secret (Bon, d’accord, l’auteur a peut-être un peu enjolivé par ci par là, mais quoi, les mots ne sont que les mots ; le fond de l’histoire est absolument historique) ? Des documentaires ? Des comptes rendus d’expériences ? Des réalités incroyables et pourtant vraies ?
La fiction n’est-elle pas intéressante qu’en décrivant des réalités, mieux, des vérités, mieux encore : la Vérité ?
Il faut sans doute lire deux fois cette histoire: une première fois pour en découvrir le titre, une seconde fois pour la
savourer.
Une autre option est de ne pas la lire du tout.
Le titre est à la fin
Ils étaient tous là. Les grands champions. Ceux qui allaient plus haut, plus fort, plus vite. Ceux qui avaient développé leur puissance au maximum de leurs possibilités. Il y avait là Pedro, Teresa, Higand Aurouet, Manu, Gigi, Martin le Roi, Bapu, Nelson l'afraustral … Ceux-là étaient déjà célèbres. La foule se bousculait pour les voir, les approcher, recueillir une miette de leur gloire.
Mais on en voyait beaucoup d’autres, inconnus. Ceux qui s’étaient entraînés dans l’anonymat le plus complet, dans leur famille, dans leur cité, dans leur usine. Eux aussi étaient nombreux. Bien plus nombreux qu’on aurait pu l’imaginer. Et certains d’entre eux surpassaient les champions les plus connus. Ils entraient dans la lumière comme s’ils avaient été bâtis pour cela de toute éternité. Mais rien ne s’était fait sans eux. Ils avaient travaillé parfois très durement. Souvent, mais pas toujours, la souffrance les avait accompagnés.
Et puis restait la foule, l’immense foule des gens ordinaires. Tous ceux qui découvraient, surpris, qu’avec un peu plus d’entraînement, ils auraient pu approcher les meilleurs. Tous ceux-là étaient assez forts pour garder leur admiration intacte et trop faibles pour vraiment concourir avec les champions, mais ils n’en souffraient pas, se contentaient de performances modestes et d’admirations sincères.
Enfin, plus en retrait, les handicapés. Ils étaient arrivés là, sans trop bien savoir pourquoi ni comment. Mais ils étaient bien là. Avec des insuffisances plus ou moins importantes. Certains étaient mêmes incapables d’entrevoir la lumière. D’autres ne pouvaient avancer ou se tourner vers les autres. Le spectacle qu’ils donnaient était pitoyable, affligeant. Quelques-uns ne se rendaient même pas compte de leur faiblesse et quêtaient quelques miettes de gloire sans s’apercevoir que, de toutes les manières, ils ne pourraient rien en faire.
L’espace paraissait infini et la lumière inaccessible. Cependant les plus grands champions ne se détournaient pas de la foule. Leur course semblait même entraîner la plupart d’entre nous dans les hourras vers le podium. En tous cas, tout le monde courait, avançait dans la liesse des grandes fêtes. Ceux qui allaient plus vite revenaient parfois en arrière afin d’encourager les plus lents. Mais je constatai avec désespoir que les handicapés, déboussolés, restaient sur place en se lamentant. Certains d’entre nous, sensibles à cette misère, voulaient les prendre avec eux, mais ils ne recevaient d'eux que crachats, injures et avanies. Les handicaps étaient pourtant plus ou moins lourds. Mais surtout, ceux qui en étaient affligés ne comprenaient pas la raison de cette injustice. Qu’avaient-ils donc fait pour ne pouvoir concourir ? Et il est vrai que personne ne comprenait pourquoi ces gens-là ne pouvaient participer à la course. Cette course si vivante, si stimulante, si glorieuse.
Pour ma part, je ne pouvais me satisfaire de ne pas comprendre. Je demeurai donc là, sans bouger. Et je dis à haute voix : « Stop ! Personne n’avance qu’on ne sache ! » Ce fut là ma première contribution. Modeste minute de gloire ! Ce cri provoqua en effet un ralentissement général de la course. Puis, à mon grand étonnement, son arrêt complet. Un organisateur s’enquit alors de ce qui se passait et parvint finalement jusqu’à moi.
- Mon ami, qu'est-ce à dire ? Que voulez-vous savoir ?
- Rien de compliqué. Je ne comprends pas pourquoi tous ces handicapés n’avancent pas. Je ne comprends pas pourquoi ils sont ainsi handicapés, je ne comprends pas pourquoi ils refusent notre aide. Je ne comprends pas. Et je refuse de ne pas comprendre.
- Jeune présomptueux. Avez-vous réfléchi ? Avez-vous étudié ? Vous êtes-vous entraîné ? Comment vous êtes-vous fait ? Et pourquoi ne vous posez-vous pas la question opposée sur les grands champions que vous voyez là ?
- Mais les grands champions, ils sont arrivés comme cela : forts, beaux, puissants, rapides, généreux, altruistes…
- Tirés du néant en quelque sorte ?
- …
Je ne savais plus quoi rétorquer. L’organisateur, tout de blanc vêtu, avec son insigne ailé dans le dos, regarda avec commisération mon air buté et finit par me dire :
« Que sait-il, l’enfant dans le ventre de sa mère, de l’utilité de ses pieds qu’il prend pourtant tant de soin à fabriquer ? Et encore, il peut, à un certain stade de son développement, donner de petits coups qui le font communiquer avec sa mère… et parfois lui font mal. Croit-il que la seule utilité de ses petites jambes soit cela ? Et que pense-t-il de ses poumons, organes vraiment inutiles là où il est ? Et cependant, sans savoir à quoi ils vont servir, le bébé passe de longues semaines à les mettre au point… pour le jour N de sa naissance, de la plongée dans l’inconnu vers lequel une force irrésistible l’appelle… Il ne sait pas pourquoi il développe ainsi son corps… mais il le développe malgré tout. Sauf accident de parcours, malformation congénitale ou autres problèmes qui le font naître handicapé…
Eh bien, pour nous, il en est de même ; ainsi l’homme sur la terre développe son attention aux autres, plus ou moins, sa capacité d’aimer, plus ou moins, son honnêteté, plus ou moins, sa fidélité, son sens de l’engagement, son désintéressement, sa gentillesse, sa bienveillance, son humilité, sa simplicité, en un mot : sa sagesse.…. Autant de choses qui ne lui sont pas forcément utiles sur le moment et même parfois douloureuses voire nuisibles, mais cependant absolument nécessaires ici.
Sur terre, celui à qui il manque une jambe est un handicapé. Ici, celui qui ne sait pas aimer est un handicapé. Ici, les grands champions s’appellent Pedro, Teresa, Manu, Gigi, Martin le Roi, Bapu, Higand Aurouet, Nelson l’Afraustral… et puis il y a la foule des gens ordinaires, comme vous et moi… autrefois…
Et puis les handicapés : ceux qui n’ont pas développé ces capacités d’amour, de compassion, de générosité…. faut-il les supprimer ? Non, bien sûr. Mais on ne peut tirer du néant ce qu’ils n’ont pas fabriqué lorsqu’il en était temps. Connaissez-vous les grands principes de notre entraîneur, Lehmann Huel ? Non ? Pas trop, je crois. Un de ses biographes, Marco Leconcis, écrit dans le chapitre sept, si mes souvenirs sont bons, de son ouvrage « Les bons plans de Lehmann Huel », que c’est de l’intérieur que chaque personne se construit ou s’appauvrit. Certains d’entre eux ne savaient pas à quoi pouvait bien servir la générosité, l’amour, l’altruisme, le désintéressement, la droiture, l’honneur… Et même s’ils en ressentaient confusément la nécessité, ils ont préféré faire autre chose dans leur vie terrestre. Ils ont vécu dans les mauvaises pensées, les adultères, l’immoralité sexuelle, les meurtres, les vols, la soif de posséder, les méchancetés, la fraude, la débauche, le regard envieux, la calomnie, l’orgueil, autrement dit : ils ont dévié de leur axe. Toutes choses que Lehmann Huel invite avec force à abandonner. Aujourd’hui, ils sont là, en souffrance. Personne ne peut rien pour eux. C’est peut-être cela qui les rend si vindicatifs.
Pedro, que vous admirez tant, a consacré l’essentiel de sa vie terrestre à aider les mal-logés ; Teresa, malgré son intelligence hors pair, s’est vouée aux mourants abandonnés de tous ; Gigi s’occupait sans relâche des prisonniers et des loubards ; Martin le Roi, par la seule force non-violente, a renversé bien des racismes ordinaires ; Manu, à la fin de son égoïste vie, s’est rendu compte qu’il n’était pas trop tard pour aider les chiffonniers des décharges lointaines, elle y a passé plus de trente ans à se salir les mains, Higand Aurouet a reconquis son pays par la seule force de sa conviction… Voilà, tous ces champions ne sont pas ici par hasard : ils se sont forgé, chacun à sa manière, des capacités inouïes.»
Je commençais à comprendre. La course reprit. Reprit mais ne dura pas… En effet, je venais d’apercevoir, dans un coin, toute recroquevillée, une petite chose à moustache, à peine humaine, qui n’était que brûlure et souffrance et cris d’imprécation. Derechef, je criai : « STOP ! » Ce fut ma deuxième minute de gloire…
Le même gentil organisateur à l’insigne ailé, toujours vêtu de blanc, s’approcha de moi en masquant difficilement un soupir d’énervement :
- Que se passe-t-il encore ?
- Là, ce petit être rougeâtre… On ne peut pas le laisser ainsi…
- Ah, c’est le petit Dolfo. Hélas, personne, ni vous, ni moi, ni même Dieu le père, ne peut rien faire pour lui. Il a passé le plus clair de sa vie à refuser toute commisération, à nier la vie, à engloutir l’espérance, à sacrifier à sa haine. Il n’a quasiment rien construit de ce qui pourrait lui servir ici. Et maintenant, il n’est plus que souffrance indicible. Peut-être aurait-il mieux valu pour lui qu’il n’arrivât point jusqu’ici.
- Et on ne peut vraiment rien faire ?
- Rien.
- Personne ne peut rien faire ?
- Personne. Je vous l’ai dit ; même les plus grands champions s’y sont essayés. Ils n’ont récolté qu’éclaboussures de haine et cris d’angoisse Le petit Dolfo est notre limite. Notre triste limite. Il faudrait peut-être que notre entraîneur revienne…
La course reprit encore une fois. Vers la lumière. Vers la gloire. Il resterait malgré tout un « point aveugle » dans tout cet éblouissement.
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Le véritable titre est : « Les handicapés du Ciel »
La douleur est simple à décrire. Imaginez une sorte de spatule qui se glisserait sous l’omoplate et chercherait à la décoller des chairs. Une spatule qui serait dans votre corps. Aucune plaie n’est visible. Une spatule de l’intérieur. L’omoplate fait ventouse avec les muscles et se décolle avec peine et très lentement. Que ressentez-vous ? Une douleur intense aussi fulgurante que longue à s’éteindre. En réalité la spatule ressemble davantage à une sorte de poignard pointu et à large lame. De temps en temps il pique, là où c’est le plus sensible. Et rien n’est visible. Tout se passe à l’intérieur.
Imaginez ensuite qu’une pince s’immisce, toujours de l’intérieur, dans le haut de votre bras, à la jonction avec l’épaule. Et là, une main invisible tire sur la pince en extirpant avec elle une sorte de tendon ou de nerf qu’on doit bien avoir là, entre le haut du bras et jusqu’au bout des doigts. La chair résiste de toutes ses forces, la pince ne s’en excite que davantage. Votre bras n’est plus que souffrance.
Vous ne savez alors que danser sur place en vous efforçant de trouver la position du corps et du bras et de l’épaule où la douleur sera, malgré tout, un peu moins insupportable. Un peu moins, seulement. Voilà pourquoi cette douleur, moindre, reste cependant malgré tout intolérable et vous fait bientôt chercher une autre position.
Mais vous ne trouvez que des positions plus douloureuses encore. D’où cette sorte de danse entre la position très douloureuse et la position extrêmement douloureuse. Dans la première, vous espérez contre toute l’évidence de votre raison qui vacille, qu’il existe une façon moins douloureuse de poser votre bras ; et loin de la trouver, vous tombez invariablement dans la seconde, qui fait hurler intérieurement plus fort encore. Ce n’est pas désagréable, c’est juste intolérable. Revenir à la première position est alors un soulagement de quelques instants, une ou deux secondes au mieux, peut-être. Et vous prenez ce soulagement comme un cadeau du Ciel .
Hélas la comparaison entre les deux états de la douleur ne peut pas durer. La mémoire de la douleur n’existe pas, si ce n’est intellectuellement.
Et vous ne supportez bientôt plus cette position très douloureuse ; et vous bougez pour tomber dans une position encore plus douloureuse d’où vous revenez très vite pour retrouver ce cadeau du Ciel : avoir ne serait-ce qu’un peu moins mal.
Très mal. Extrêmement mal. Très mal. Extrêmement mal. Très mal. Extrêmement mal. Très mal. Extrêmement mal. Très mal. Extrêmement mal.
Il n’y a pas à sortir de cette danse. Et cela dure depuis des jours. Et cela occupe le temps. Il n’y a pas d’ennui dans la douleur.
La douleur est cependant localisée : dans l’épaule et le bras droit. Votre bras gauche se porte comme un charme. Vous bénissez alors l’institutrice qui vous a contrarié alors que vous aviez tendance à être sinistre et qui a fait de vous un ambidextre maladroit.
C’est à peu près la seule chose qui vous soulage : le temps pendant lequel votre pensée arrive à s’échapper de votre chair brûlée, déchirée de l’intérieur pour se concentrer sur l’action à mener avec votre bras gauche. La douleur ne vous empêche pas de vous servir de votre bras droit, mais son utilisation vous donne le sentiment, fallacieux, de raviver ce feu interne. Alors que votre bras gauche, sans douleur, peut agir.
Vous avez en même temps la conscience de la douleur – bras droit - et de son absence – bras gauche - . Et vous vous dites que les heures d’avant, écoulées sans douleur aucune, auraient dû être des heures d’indicible joie. Et vous vous prenez à regretter de ne pas avoir plus souvent remercié le Ciel et ses divinités ne n’avoir pas eu mal pendant aussi longtemps.
Maintenant que la douleur est votre état permanent, la conscience de la non-douleur, que vous avez conservée (cependant) grâce à votre bras gauche, devient pour vous le bonheur quasi parfait. Ce bonheur que les hommes cherchent par monts et par vaux, vous en êtes absolument persuadé maintenant, c’est l’état de non-douleur.
Et cet état, la plupart des hommes en bénéficient au plus long de leur vie. Et ils ne s’en satisfont pas. Les imbéciles. Même celui qui a dit que ce qui était sympa dans la rage de dent, c’était le moment où elle s’arrêtait, disait cela en raillant. Parce qu’il savait très bien que la rage de dent passerait. La rage de dent n’occupe qu’un instant de la vie. Et on ne s’en souvient plus. La douleur n’est que présence sans mémoire. Une présence qui prend toute la place. Qui occupe les jours, qui occupe les nuits.
Oh ! je parlerais sous la torture. Je trahirais mes plus fidèles amis, je ne connaîtrais plus ni femme, ni enfants, ni parents. Que voulez-vous savoir ? Les plans secrets de nos armées ? Les voilà. La liste des conspirateurs ? Pas de problème. Par pitié, faites juste que la douleur s’arrête. Si je suis un sorcier baba qui s’envole au sabbat sur des balais bariolés sulfureux ? Je ne faisais que cela, toutes les nuits ; et le jour j’étais un chat noir… non une chouette… Non plus ? Une chauve-souris peut-être ? Oui c’est ça, une chauve-souris, c’est bien ça que vous vouliez entendre ? Par pitié, faites que la douleur s’arrête. Non ? Si je suis un hérétique ? Bien sûr, et même pis que ça. Par pitié, faites que la douleur s’arrête. Je vous dirai tout. Par pitié, faites que la douleur s’arrête. Et le contraire de tout. Par pitié, faites que la douleur s’arrête. Et le reste aussi.
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