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Lors de notre dernière conversation, mon ami, le philosophe pessimiste, m’avait anéanti en me convaincant que certains métiers étaient misérables alors que je les considérais jusque là comme appartenant aux plus beaux du monde.
Bon, je m’en étais à peine remis qu’il m’aborde de nouveau en me disant qu’il avait encore bien des choses à dire concernant les métiers du monde.
« Allons bon ! dis-je, plein d’inquiétude.
- Oui, l’autre jour je n’ai fait qu’effleurer la question en vous parlant des métiers qui poussaient sur le fumier du monde.
- Comment ? Vous allez me dire qu’il y a pire que ces « charognards » dont vous me parliez ?
- Bien pire.
- Mais enfin, la sagesse populaire ne dit-elle pas qu’il n’y a pas de sots métiers ?
- Eh bien, la sagesse populaire se trompe !
- Allons donc !
- Et ce ne serait pas la première fois. Avez-vous déjà médité sur ce proverbe : « Tel père, tel fils » ?
- Oui, très vrai. Un peu comme « Les chiens ne font pas des chats ».
- Bon, eh bien, maintenant que dites-vous si on les rapproche de cet autre chef d’œuvre de la sagesse populaire : « A père avare, fils prodigue » ?
- Heu…
- Ou bien ces deux-là : « Les voyages forment la jeunesse » et « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » !
- Bien, vous m’avez convaincu. La sagesse populaire n’est sage qu’en certaines circonstances.
- Sans doute ; et moi je proclame bien fort qu’il y a des sots métiers.
- Mais encore ?
- Pire que sots, inutiles, voire carrément nuisibles ! s’exclama mon ami en s’animant d’une rare colère. Rare tout du moins chez lui qui était habituellement un bloc inaltérable de sérénité.
- Allez, vous n’allez tout de même pas me reparler de Cicéron !
- Eh bien si, justement. Cicéron gagne à être connu. Oh ! bien sûr, c’est un homme de son temps et sa réflexion sur les métiers ne peut se comprendre qu’en se replaçant dans le contexte du sixième siècle.
- Du sixième siècle ! m’exclamai-je. Je ne suis pas très calé en histoire antique, mais tout de même, Cicéron au sixième siècle !
- Du sixième siècle, c’est bien ce que j’ai dit et persiste à dire. Je parle bien sûr du sixième siècle ab Urbe condita.
- …
- Depuis la fondation de Rome si vous préférez.
- Heu… vous ne trouvez pas que vous faites un peu pédant, là ?
- Enfin, soyons logiques : je vous dis que pour comprendre la pensée de Cicéron, il faut se replacer dans son contexte, et vous voudriez que je le situe par rapport à Jésus-Christ qu’il n’a pas connu et dont personne à son époque ne pouvait soupçonner la future existence ! Cela n’aurait pas de sens.
- …
- Cicéron, donc, était pour son temps, quelqu’un d’assez conservateur mais cependant il portait sur son époque un regard lucide, intelligent, sans complaisance. Ce qu’il dit des métiers dans le « De officiis » déjà évoqué est bien sûr très daté, mais peut nous aider à réfléchir. Ainsi… »
Et, ce disant, mon ami le philosophe pessimiste, chez qui nous nous trouvions, s’empara d’un volume ancien, le feuilleta rapidement et m’annonça qu’il allait me lire, à moi, Hervé Léonard MARIE, grand pourfendeur du capitalisme sauvage et domestiqué, un passage qui ne manquerait pas de me faire réagir. Je lui répondis que s’il me le lisait en latin, je ne manquerais pas de bâiller, ce qui somme toute est une réaction comme une autre, mais peut-être pas exactement celle qu’il prévoyait. Il me rassura aussitôt en m’assurant que la traduction de Gallon-la-Bastide était admirable quoiqu’un peu vieillie, elle aussi. Je ne manquai pas alors de lui faire remarquer que le nom même de son traducteur « Gallon-la-Bastide » était vieilli. Enfin, en tout cas, plus personne n’oserait s’appeler ainsi aujourd’hui !
En fin de compte, et après ces considérations somme toute annexes et dérisoires, mon ami me lut ce passage : « Le commerce est ignoble s’il se fait en petit ; s’il se fait en grand, au contraire, s’il amène l’abondance, s’il est profitable au grand nombre, et exempt de fraude, il n’a rien de bien répréhensible.»
« Votre Cicéron est un âne » ! m’insurgeai-je aussitôt.
- Je vous l’avais bien dit que vous réagiriez…
- Il y a de quoi, non ? Vilipender ainsi le petit commerce de proximité et mettre au pinacle les grandes entreprises marchandes.
- Vous réagissez, j’en ai peur, sans chercher à vous mettre dans le contexte. Et puis, où voyez-vous « petit commerce de proximité » ? Cicéron n’utilise pas le terme ; et où avez-vous entendu qu’il mettait « au pinacle » les grandes entreprises ? Il ne fait que dire au sujet du grand commerce qu’il n’a « rien de bien répréhensible ». Ce n’est tout de même pas le mettre au pinacle. Surtout qu’il assortit sa réflexion de conditions : il faut que l’activité soit utile aux autres ; et d’une restriction fondamentale, induisant une nécessaire morale : « exempt de fraude ».
- En effet, vous avez réponse à tout. Et quels sont les autres vilains métiers pour votre antique mentor ?
- Eh bien, c’est là qu’on voit bien que son époque n’est pas la nôtre.
- Mais encore ?
- Cicéron vilipende, je cite : « les gains de ceux qui achètent aux marchands pour revendre tout de suite à plus haut prix ; ils ne peuvent gagner qu’en trompant. » me lut-il ainsi.
- Mais je ne vois là rien que de très sensé et qui correspond par bien des côtés à notre époque, répliquai-je.
- Sans doute, mais les métiers qu’il cite en se donnant Térence comme référence sont : poissonnier, boucher, charcutier, cuisinier, pêcheur, parfumeur…
- Ah ! ? En effet, son époque n’est plus la nôtre. Enfin, si, peut-être dans les moments de crises, de guerres… lorsque le marché noir fleurit vénéneusement.
- Bon, il ajoute aussi « joueur professionnel », et là, nous sommes bien d’accord avec lui. Aucune utilité sociale.
- Et aujourd’hui, en ce début de 28ème siècle A.U.C., vous en connaissez beaucoup, des métiers inutiles ou vils ? Je vous mets au défi de m’en trouver plus de deux ou trois. »
Mon ami le philosophe pessimiste me regarda en souriant et finit par me dire :
« Un métier doit être utile aux hommes et satisfaire à leurs besoins. C’est bien sûr le cas d’un certain nombre d’entre eux, néanmoins, je proclame haut et fort, urbi et orbi, hic et nunc, ici et là, voire ailleurs, que les sots métiers sont légion. Et en voici quelques-uns, seulement quelques-uns : relookeur de seins, toiletteur de chiens, peigneur de girafes, encoucheur de mules, concepteur d'emballages inutiles, concepteur d'emballages menteurs, fabricateur de tels emballages, réalisateur de forfaits téléphoniques illisibles et incomparables, assureur arnaqueur, transporteur de jus d'oranges du bout du monde, spéculateur financier, trader, chercheur de poux dans la tête, philosophe pessimiste, implantateur d'implants capillaires, chercheur de rien, vendeur d'inutile, empêcheur de vivre, créateur de fesse-bouc, pubeur excessif, capilliculteur, dictateur, prospecteur téléphonique vespéral, esthéticienne...
- Stop ! m’écriai-je. N'en jetez plus ! Je suis convaincu.
- Mais alors, que reste-t-il comme métier honorable ?
- Vous allez rire, mais je vais encore appeler notre ami Cicéron à la rescousse. Ecoutez ce qu’il écrit : «Mais de toutes les professions qui peuvent enrichir, l’agriculture est la meilleure, la plus féconde, la plus douce, la plus digne d’un homme libre.»
Et mon ami soupira légèrement en rajoutant qu’il ne devait pas rester beaucoup d’hommes libres de nos jours du moins si l’on s’en rapportait à la démographie du monde paysan… De là à dire que l’esclavage se ménage encore de beaux jours modernes devant lui, il y avait un pas qu’il ne franchit pas ce soir-là, cependant je le sentais hésiter intensément.
Aujourd’hui, le ciel est gris ; il crachine froidement ; la boue exulte. C’est un jour néfaste. Et par une habituelle et banale osmose, il en est de même dans ma tête et mon cœur. D’autant plus que ce que vient de m’expliquer mon ami, le philosophe pessimiste, m’a plongé dans un abîme de réflexions au fond duquel je patauge misérablement et dont je ne suis pas près de sortir.
Et je ne peux guère que m’en prendre à moi-même puisque c’est moi qui ai lancé le sujet en lui rapportant des propos entendus récemment à la radio. Mardi dernier pour être exact et précis, 15 février 2011, qu’on vérifie si l’on ne me croit pas, j’entends à la radio donc, France Inter, le soir, Patricia McDonald, écrivaine américaine, qui vit dans le Maine, dire que des erreurs judiciaires sont souvent le point de départ des intrigues de ses livres.
« C’est donc une parasite, cette écrivaine, me dit alors mon ami.
- Comment cela une parasite ?
- Pire même qu’une parasite, une charognarde !
- Je ne comprends pas.
- Enfin, comprenez-vous que Patricia McDonald est une écrivaine reconnue, aux qualités certaines et qu’elle vit de sa plume talentueuse ?
- Oui, bien sûr, mais je ne vois pas…
- Madame McDonald, coupa-t-il sèchement, vit du malheur des autres. Car enfin, il y a peu de malheurs plus grands que d’être la victime d’une erreur judiciaire.
- Oui, bien sûr, mais…
- Vous rendez-vous compte ? Un innocent accusé injustement, dont on brise la vie, la famille. Voilà ce qu’est une erreur judicaire. Rien de pire. Même Sacco et Vanzetti pouvaient se dire que leur injuste condamnation allait servir leur cause. Ils n’avaient pas vraiment été victimes d’une erreur mais plutôt d’une manœuvre politique. Alors que vous, demain, peut-être, serez traîné devant les tribunaux pour rien. Parce qu’on vous aura pris pour un autre. Parce qu’une circonstance de hasard semblera vous désigner comme coupable…
- Bon, d’accord, à Dieu ne plaise que cela m’arrive.
- Bien sûr. Il n’empêche que votre Patricia McDonald, qu’elle le veuille ou non, vit de ce genre de malheur.
- Mais comment cela ?
- C’est tout simple : s’il n’y avait pas de ces erreurs judiciaires, elle n’aurait pas de source à son inspiration et, par conséquent, n’écrirait pas ses livres à succès. Elle serait, à l’heure qu’il est, je ne sais pas, moi, peut-être caissière dans un fast-food. D’ailleurs elle a un nom prédestiné pour ça, ajouta mon ami, en souriant.
- Oui enfin, elle serait plutôt journaliste, compte tenu de sa formation.
- En tous cas, elle ne serait pas l’auteure à succès de romans policiers haletants qu’elle est aujourd’hui. Son succès, sa réussite, son aisance matérielle, en dernière analyse, repose sur des vies brisées, piétinées, massacrées. Une charognarde, vous dis-je !
- …
- J’espère, pour le futur repos de son âme, qu’elle reverse tout ce qu’elle gagne aux victimes dont elle exploite l’histoire.
- …
- Et, ajouta mon ami, de même pour son éditeur et les libraires qui font du beurre avec ses livres.
- Mais…
- Je dirais même que le lecteur qui se délecte à la lecture des romans de Patricia McDonald se rend complice d’une abomination.
- Mais enfin, elle ne peut pas empêcher, à elle toute seule, que des erreurs judiciaires se produisent, tenté-je d’argumenter.
- Evidemment non. Mais est-elle obligée de vivre sur le sang des autres ? Et quelle serait sa place dans une société idéale où il n’y aurait pas d’erreurs judiciaires ? A-t-elle songé à cela ?
- …
- Moi je vous affirme, dit-il en interrompant mon silence médusé, qu’une personne de cet acabit mériterait un pieu enfoncé dans le cœur. Un point c’est tout !
- Si je comprends bien vous dites que, s’il n’y avait pas d’erreur judiciaire, elle n’écrirait pas ces livres, et ne vivrait pas, ou moins bien, de sa plume. Cette personne vit donc grâce au malheur des autres, résumai-je tant bien que mal ses propos.
- Exactement.
- Mais alors…
- Eh oui, vous allez fatalement y venir, il y a bien d’autres métiers tout aussi vils et méprisables. Je ne remonterai pas (Que serait-ce si tu remontais jusqu'à lui ! me disais-je en mon in petto !) jusqu’à Cicéron qui explique à son fils Marcus dans un ouvrage écrit à son intention, le « De Officiis » que, (je cite là la traduction de Gallon-la-Bastide) « Le commerce est ignoble, s’il se fait en petit » ; et qui développe toute une théorie sur les métiers vils et les métiers honorables. Cependant, force est de reconnaître que plusieurs métiers n’existent que parce que le mal existe. Tenez, ces assistantes sociales qu’on admire tant.
- Ah non ! Vous n’allez pas toucher aux assistantes sociales ? Imaginez-vous la dureté de la vie sans elles pour des centaines de personnes ?
- Et cependant, si elles faisaient si bien leur travail que ça, il n’y en aurait plus besoin. Si ? Elles aussi vivent et profitent du malheur du monde. Que la société permette à chacun de vivre décemment, et il n’y a plus de travailleurs sociaux. Alors, toutes ces personnes, que feraient-elles ? De quoi vivraient-elles ?
- A ce compte-là, vous allez bientôt me dire que les médecins eux aussi…
- Mais bien sûr. Ce sont même peut-être les pires ! Ils ne vivent que de la maladie, de la souffrance et de notre finitude inexorable… S’ils faisaient bien leur travail, ils disparaîtraient.
- On dit qu’en Chine, les médecins ne sont pas payés par les malades qu’ils soignent mais seulement par les bien-portants. Ne serait-ce pas là une piste ?
- Certainement. De cette façon, ils n’ont qu’intérêt à ce que le maximum de la population se porte bien. Mais le jeu de Go est bien étranger à nos mœurs barbares d’occidentaux amateurs de destruction et de jeu d’échecs.
- Et que dites-vous des avocats qui défendent les criminels ? Ne vivent-ils pas eux aussi sur le dos du mal ?
- Je ne vous le fais pas dire.
- Bon, là, tout de suite, je crois que je vais aller me pendre.
- Attendez une seconde ; il y a encore que, dans le même temps, s’il n’y avait ni assistantes sociales, ni médecins, ni avocats, notre monde serait intolérable et sanguinaire. La force, la violence, la misère et les microbes l’emporteraient…
- Alors vous dites que le mal est nécessaire ?
- Non, je dis qu’il est.
- …
- Et le pire serait encore qu’il n’y ait pas de Patricia McDonald pour nous dire qu’il est. Et pire encore, s’il est possible, ajouta mon ami le philosophe pessimiste en souriant, que vous ne répandiez pas au petit bonheur nos conversations.
C’est ainsi que s’acheva, ce jour-là notre conversation. En moi-même je ne peux m’empêcher de penser que ces lignes que tu lis, ami lecteur, reposent, in fine, sur le mal. Et cela me rend malade. Force est de reconnaître que mon texte n’existe que parce que le mal existe !
Voici une anecdote amusante que m’a racontée mon ami le philosophe pessimiste, l’autre jour, au bistrot d’en face. Je me suis efforcé de retranscrire ses propos le plus exactement possible, mais évidemment, comme dans le jeu du téléphone arabe, ma propre subjectivité a dû intervenir ici ou là. Mais où ? Je n’en sais rien. A vous de juger. Ou de ne pas juger !
Voici donc :
« Au bout du chemin d’accès à chez nous, me disait-il donc, des Romanichels se sont installés depuis quelques jours. Des vrais de vrais. Et qui te mettent un souk dans le quartier : papiers gras, canettes vides, feux sur le bord de la route… Tout ça n’est guère rassurant. Et les enfants, lorsqu’ils vont prendre le bus se font interpeller de façon plutôt désagréable. Ils ont, bien sûr, pour consigne de ne pas répondre et de filer rapidement.
Bon, à part ça, rien à leur reprocher de particulier. Disons que leur présence et l’étrangeté de leur mode de vie inquiètent et augmentent le sentiment d’insécurité qu’on peut avoir. De quoi vivent-ils ? Que font-ils toute la journée ? Quels trafics se cachent dans ces caravanes ? Enfin bref, une situation propre à faire en sorte que la moitié du quartier se mette à front national !
Bon, hier, je rentre déjeuner avec mes garçons. (C’est à cette occasion que j’appris que mon ami avait deux garçons !) Je vais comme d’habitude chercher les œufs dans le poulailler. (Ca, je le savais déjà : mon ami cultivait son jardin et élevait ses poules !) Et là, stupeur, porte ouverte et plus de poules ! Je regarde à droite, à gauche, fais rapidement un petit tour dans les environs. Macache bezef ! Pas de poules à l’horizon. Je ne dis rien aux enfants. Inutile de les affoler.
Nous déjeunons tranquillement, puis, lorsque les garçons sont dans leur chambre à faire leur sac ou quoi ou caisse, je prends mon téléphone et j’appelle la gendarmerie pour signaler le vol aux pandores qui sont censés faire leurs choux gras de ce genre d’information. La rumeur dit bien que les romanichels sont des voleurs de poules ! Ca se confirme. Y’a pas de doute à avoir.
Déjà, quelques jours auparavant, ils m’avaient pris du bois dans un tas de … bois que j’avais fait bien joli et qui servait plus ou moins de coupe-vent pour le poulailler. Bon, pour le bois, je n’avais rien dit, je n’ai pas de cheminée, et l’histoire du coupe-vent, c’est quand même anecdotique. Eux, les Romanichels, ont besoin de bois pour faire cuire leur soupe (à base de petits enfants tout crus, tout le monde sait ça ! rajouta-t-il avec un sourire en coin). C’est donc quelque part justice qu’ils prennent mon bois. Mais mes poules, c’est une autre affaire. Là je ne suis plus d’accord du tout.
Je téléphone donc à la gendarmerie. Il est 13h environ. Le planton de garde m’écoute, comprend bien le problème et me dit de venir porter plainte, mais à partir de 14h30 seulement. Parce que, maintenant, la gendarmerie a des horaires presque pire que l’ex ANPE ! Bon, je ne dis toujours rien aux garçons mais m’organise dans ma tête pour aller effectivement porter plainte à 14h30. Ca m’embête parce que ça va désorganiser mon boulot, (C’est la première fois, je crois, que j’entends mon ami me parler de son travail !) mais enfin, mes poules méritent bien ça. Et puis, on ne peut tout de même pas laisser courir impunément les voleurs de poules ! Si ?
En même temps j’imagine l’enquête faite par les gendarmes, les recherches d’os de poules dans les détritus ou dans les cendres des foyers… Je me dis aussi que ces gens-là fonctionnent en réseau, genre mafia, et que mes poules, si ça se trouve, à l’heure qu’il est, elles sont loin d’ici, dans une autre famille de Roms. Je m’amuse intérieurement en me disant que j’aurais dû prendre les empreintes digitales de mes poules. Les tabouer peut-être… Que sais-je ?
Bon, je m’apprête à conduire les enfants dans leur collège, puis à aller prévenir à mon boulot que j’ai un imprévu… mais avant cela je retourne vers le poulailler pour voir s’il n’y aurait pas un indice quelconque que je n’aurais pas vu. Une poule qui aurait gravé le nom des brigands avec sa patte dans la boue, un brin de tissu caractéristique qui se serait accroché dans le grillage, des traces de sang répandu par les blessures que n’a certainement pas manquer de provoquer le terrible combat qui a dû avoir lieu… voire un mégot de cigarette plein de rouge à lèvres…
Et lorsque j’arrive à proximité de l’enclos, que vois-je arriver en gloussant et se dandinant ? Mes trois poules qui avaient été faire un tour ! J’avais dû laisser la porte ouverte !
A moins qu’un bienveillant n’ait voulu leur donner un petit moment de liberté. »
« Attention ! ne t’approche pas ! C’est fragile, tu sais… »
Bien des années après avoir entendu ces propos, Lescargal, le cinéaste aux cent oscars, riche au-delà de ce qu’il est possible d’écrire comme montant sur un chèque standard, ne comprenait toujours pas leur signification. Enfin ! s’il est un instrument qui n’est pas fragile, c’est bien le piano. Non ?
Ces injonctions, entendues alors qu’il n’avait pas encore sept ans, prononcées de manière presque hargneuses, du moins c’est ainsi que son souvenir les rappelait, n’avaient jamais cessé de le tarauder. Non pas qu’il en soit devenu névrosé ou qu’il ait axé sa vie sur ces «fais-pas-ci fais-pas-ça », mais enfin, au fond de lui, régulièrement, ces petites phrases qu’il n’avait jamais comprises venaient le hanter… et il s’était promis de s’en débarrasser un jour.
En matière de cinéma, Lescargal avait pratiquement exploré tout ce que cet art pouvait exprimer, dans son temps du moins. Mais il se sentait encore une âme de découvreur de terres vierges et défloreur de pellicules vierges. Il en était arrivé à se dire que les acteurs, leur jeu, leur voix, leur look… inscrivaient trop les films dans une époque donnée ; et par là-même rendaient cet art éphémère, contrairement à la peinture par exemple, dont les personnages – éventuels - transcendaient les époques car leur traits étaient figés, et leur silence sans faille. Il pensait d’ailleurs, qu’en matière de peinture, le nec plus ultra était la nature morte. Et les vanités.
Son dernier projet en date, peut-être, se disait-il, son ultime œuvre, testamentaire, devait être, il en était convaincu, un film d’action, populaire, étonnant, magnifique, … mais aussi une sorte de nature morte cinématographique, sans personnages, sans acteurs… ou seulement des silhouettes entraperçues… Une gageure !
Et c’est en repensant aux petites phrases d’interdiction de sa petite enfance que Lescargal eut l’idée folle de son film. Aucun producteur au monde, bien sûr, n’aurait accepté un tel projet, irrémédiablement voué à l’échec, au bide total, au four à 1000° ! Heureusement, Lescargal était suffisamment riche pour être son propre producteur, et s’il perdait sa fortune dans ce projet, quelle importance, il n’emporterait pas ses dollars dans la tombe, et encore moins au ciel si tant est qu’il existât.
Il réunit donc, d’abord dans le plus grand secret, l’équipe dont il aurait besoin. Les personnes contactées, mises au courant, s’enfuyaient en général en courant ; cependant les sommes d’argent proposées à qui voudrait bien collaborer finirent par emporter, assez souvent l’adhésion des plus sceptiques.
Et l’on assista dans le petit monde de la musique à un phénomène étrange, que personne ne comprit de prime abord. Dans tous les continents, de mystérieux acheteurs, dont le compte en banque semblait inépuisable, achetaient tous les pianos disponibles, neufs ou d’occasion, droits, tordus en quart de queue, demi-queue ou queue complète. Noirs, blancs, acajous – c’étaient les couleurs les plus fréquentes- mais aussi rouge fluo, vert pomme et autres orange pétant. Et tous ces pianos disparaissaient ; on les voyait s’embarquer dans d’immenses semi-remorques, sur des cargos ventrus et partir on ne sait-zou…
En réalité, c’était bien sûr Lescargal qui était derrière ce vaste mouvement. Voici ce qu’il avait imaginé :
Pour tester la supposée fragilité des pianos, il allait les lancer depuis le haut d’une tour de 50 étages et en faire un film.
Il possédait déjà la tour, siège de sa compagnie de production, au centre d’une vaste pelouse, au cœur d’Hollywood. Un immeuble aux lignes élancées, de verre et d’acier, comme il se doit. Un magnifique spécimen de l’architecture creuse du 21ème siècle.
Le premier piano qu’il filma dans sa chute fut un piano droit, tout blanc, tout laqué, tout neuf, sans une seule rayure, un instrument auquel personne n’avait réellement touché, un piano exactement identique à celui de son souvenir.
Sa chute sembla durer une éternité pour lui, et c’est sans doute pour cela, qu’il la donna au ralenti dans le générique de son film.
Le bruit qui en surgit lorsqu’il explosa cent cinquante mètres plus bas envahit tout l’espace environnant de ses harmoniques. On a du mal à le croire, mais ce son était une symphonie à lui tout seul et il délivra Lescargal de sa hantise. Dans le film, il le poussa jusqu’au paroxysme de façon à ce que les spectateurs en aient, un instant seulement, la nausée et le mal d’oreilles.
Ensuite, il lança toutes sortes de pianos différents. A chaque fois, la chute en était différente, et le son jamais identique. Il filmait selon plusieurs angles, d’en haut, d’en bas, en travelling – vertical évidemment -, en gros plan, en très gros plan, de loin et de si loin que le spectateur ne discernait pas exactement de quoi il s’agissait.
Et l’amas de détritus pianistiques s’élevait inexorablement. Tout autour de la tour. Oui, parce qu’il les lançait, tour à tour, mais sans régularité particulière, du haut d’une façade ou d’une autre.
Il arrivait, assez fréquemment d’ailleurs, aussi étonnant que cela puisse paraître, que de vieux pianos déjà déglingués produisent des sons magnifiques quand de splendides queues prestigieux finissaient en bruits bouillasseux. Peut-être rendaient-ils ainsi dans l’atmosphère toutes les musiques passionnées qu’ils avaient vécues, alors que de beaux pianos neufs ne savaient rien de ces choses-là et n’avaient comme souvenirs que les bruits de l’atelier, quand ce n’était pas une usine, où ils avaient été assemblés.
Lescargal tourna une scène, au milieu du film, dans laquelle il fit lâcher une centaine de pianos en même temps. Il avait dû, pour cela, s’adjoindre les services d’un énorme ballon dirigeable capable d’enlever puis de lâcher d’un coup une telle masse. Cette pluie de pianos fit un gros effet sur le public, et les sonorités confuses qui sortirent de cet écrasement-là semblaient bien venir d’une autre planète. C’était un son proprement inouï : jamais personne n’avait rien entendu de pareil !
Sur la répétition d’un leitmotiv somme toute assez monotone en soi, Lescargal réussit à varier les scènes de telle sorte qu’on ne s’ennuie jamais. Un vrai film d’action. Le suspense consistait essentiellement en deux éléments. D’abord l’attente de la scène suivante : qu’est-ce que le cinéaste allait imaginer de nouveau ? Mais surtout, l’espérance du son à venir : jamais pareil au précédent, et toujours étonnant, détonnant, admirable, magique en fin de compte.
Probablement pour « rompre » cet enchaînement, il y eut un passage où les pianos s’écrasèrent en silence. En silence total. C’était certainement le moment le plus musical du film, celui pendant lequel chaque spectateur se faisait sa propre musique. Cela dura une dizaine de minutes.
Une scène étonnante fut celle où le piano était attaché à un élastique. Les « boiing-boiings » qu’il lâchait à chaque rebond faisaient songer aux feulements de tigres en rut. Bien sûr, au final, l’élastique se rompit, c’était calculé pour !
Il y eut aussi un piano lancé avec une sorte de catapulte, un piano dans sa caisse, un piano sur une sorte de toboggan comme on en voit dans les piscines, un piano lancé pièce par pièce, touche par touche, corde par corde.
De temps en temps, la caméra s’attardait sur le tas. Des écroulements soudains et imprévus venaient enchanter le spectacle de leurs incongruités sonores.
Dans la première moitié du film, on voyait encore des silhouettes humaines qui transportaient les instruments, les hissaient en haut de la tour puis les faisaient passer par les fenêtres. Mais en même temps, un système mécanique et robotisé se mettait en place, de telle sorte que dans la deuxième moitié du spectacle, plus aucune figure humaine n’apparaissait. Ce n’était plus que tapis roulants, pinces gigantesques, escalators fabuleux, ponts roulants automatiques, machinerie du diable…
Et pendant le dernier quart d’heure, même cet appareillage disparut. Les pianos, magie du cinéma, semblaient vivre seuls leur propre mort.
Le film, intitulé « La mort du piano » eut, on s’en souvient, un succès gigantesque. Pas une seule seconde le spectateur ne s’ennuyait. Lescargal mettait aussi de l’humour dans sa façon de filmer. Il arrivait fréquemment que la salle rît de bon cœur. Et en même temps, tout cela était si émouvant que les larmes venaient facilement aux yeux.
On sait, bien sûr, que le cinéaste, non seulement rentra largement dans ses fonds, mais encore que, suite à la sortie de ce film, l’industrie du piano, dans laquelle il avait des intérêts, connut un essor sans précédent, dû autant à la pénurie artificiellement créée qu’à un nouvel engouement des populations pour qui cet instrument avait été désacralisé. On pouvait, sans crainte de l’abîmer, taper dessus et en sortir toutes les émotions du monde. Et ce, même s’il était rayé ici ou là !
Dans le générique de fin, l’amoncellement de pianos brisés atteignait le haut de la tour et le dernier instrument fut davantage déposé sur le tas que lancé. C’était, lui aussi, comme dans le générique de début, un piano tout blanc. Mais lui ne se brisa pas.
Un pianiste, en chair et en os, s’y accorda et joua les « Gymnopédies » de Satie… jusqu’à ce que l’ensemble s’effondre sur lui-même, avalant musiques et musicien. Dans un sublime accord final.
Anglo-saxon(ne)
C’est l’histoire d’un gars, ou d’une fille si vous voulez, qui ne supportait pas de faire des fautes d’orthographe, ne serait-ce qu’une erreur d’accent. Et cette personne, homme ou femme, peu importe, passait le plus clair de son temps dans les mots, les histoires, les romans, les livres… Et sa plume fonctionnait parfaitement… sauf qu’il s’agissait d’un ordinateur avec son clavier. Cet auteur n’avait que cela pour s’exprimer : un ordinateur anglo-saxon, ce qui est un moindre mal, mais aussi un clavier anglo-saxon, ce qui est beaucoup plus grave, surtout lorsque l’on ne sait utiliser que la langue de Racine, Yourcenar et autres auteurs moins fortiches mais tout aussi franchouillards !
Il pensa un instant au latin d’origine, sans accent et riche et puissant… mais il l’avait perdu, comme la plupart des gens d’aujourd’hui.
Et notre personnage, femme ou homme, n’avait aucune envie de se casser le ciboulot pour chercher les combinaisons de touches qui auraient permis d’installer les accents sur les « e, a, u » (Dois-je rajouter un « x » ? > « sur les eaux ! » Quoi ! Rigolo, non ?) lorsque ceux-ci se montraient indispensables et voulus par la bonne orthographe de notre si belle langue.
Aussi se promit-il (elle) de ne plus utiliser les mots ou expressions demandant de tels signes diacritiques. Du coup, sa vie d’auteur(e) se simplifia tout en se compliquant et se complexifia tout en se restreignant. Je m’explique : « se simplifia » parce que le clavier anglo-saxon lui suffisait amplement ; « se compliqua » parce, cependant, ce n’est pas si simple d’exprimer ce que l’on souhaite sans utiliser aucun accent de quelle sorte qu’il soit : aigu, grave, circonflexe… et je ne parle pas du petit signe dont j’ai perdu le nom, mais qui se place parfois sur une deuxième voyelle successive d’une autre pour signifier qu’il faut prononcer celle qui vient en premier distinctement de la seconde. En allemand, il s’agit de « l’Umlaut », il me semble…
D’ailleurs, c’est bien simple, aucune histoire ne lui venait sous la dent, la plume, enfin le clavier, dans l’esprit… Que dire en effet lorsqu’ainsi l’on se mutile volontairement et s’ampute de toute une grande partie des phrases possibles, quand on diminue aussi drastiquement les nuances, merveilleuses, reconnaissons-le, voire uniques en leur genre, de ce qui n’est malheureusement plus qu’un minuscule idiome sur la Terre ? Il n’avait plus d’inspiration. Aucune ! Catastrophe majeure pour quelqu’un qui se piquait de devenir un des plus grands auteurs de son temps !
Cependant, il ne manquait pas de ressources inventives, alors, du coup, il imagina une sorte de concours de nouvelles ou autres textes dans lesquels la contrainte serait de ne mettre aucun accent de quelque sorte que ce soit.
Il ne doutait pas qu’en accumulant ainsi les textes et les trouvailles des uns et des autres, il aurait sous la main suffisamment de tournures diverses pour s’en servir de base, de mine, de gisement qu’il exploiterait sans remords ni regrets pour ses futures histoires et romans, constituant l’avant-propos de son futur et certain triomphe.
Le concours est parti. Qui sera assez fou pour relever le gant ?
Ah ! Ah ! Ah !
De toutes les théories qui veulent donner une explication à la salinité des océans, pas une seule n’a su trouver la vérité vraie ; celle qui a du sel. Et pourtant, nombreuses ont été les tentatives pour tenter d'expliquer l’inimaginable.
Qu’on se souvienne seulement des grandes mythologies et l’on trouvera bientôt l’histoire de ce pharaon qui reçut des dieux un sablier empli de sel qui avait le pouvoir de rendre immortel celui qui penserait à le retourner dès que les grains se seraient écoulés… au bout d’une heure. Un grain minuscule s’ajouterait dans le sablier pour chaque minute oubliée. Notre pharaon comprit bien vite l’inanité d’un tel don qui enchaînait l’homme aux heures de sa vie et jeta le sablier en haute mer. Celui-ci, au fond des océans, grain de sel après grain de sel, grossit démesurément de minute en minute jusqu’à l’explosion fatale qui répandit tout le sel dans l’eau.
Jolie explication, certes, mais peu réaliste tout de même.
Il en est une autre qui imagine un homme de sel ignorant sa nature profonde et plongeant dans la mer sans savoir qu’il allait se dissoudre. Il s’appelait Poséidon, peut-être ! Intéressant, proche de la vérité mais grossière analyse.
Les petits enfants ont parfois entendu leur mère-grand leur raconter que le bon Dieu avait renversé la salière de la table du paradis, mais évidemment, tout le monde en convient, ce sont des histoires pour les petits enfants.
Il est d’autres explications qui se veulent scientifiques et qui vous parlent d’ions, d’anions et de cations, de volcans anciens et de pluies acides, de chlorures et de sodium, de roches délavées de leurs sels, de déluges et d’atmosphère primitive… enfin du galimatias pour chiens et chats… Aucun intérêt, si ce n’est de faire d’excellents sujets de thèses dont tout le monde se contrefiche…
La réalité est beaucoup plus simple et prosaïque.
Qu’il suffise de savoir que tout le sel de la mer provient des larmes versées depuis les origines.
Ce n’est pas parce que nous venons de l’océan que nos larmes sont salées, c’est parce qu’elles vont à l’océan que celui-ci est salé.
Depuis le premier crocodile jusqu’au dernier humain, les larmes forment un fleuve ininterrompu qui s’est déversé et continue à se déverser dans les mers et les vagues du globe. C’est ainsi que les pleurs de toutes les femmes devant leurs enfants blessés, à l’agonie, mourants, coulent de façon ininterrompue depuis la nuit des temps jusqu’à se répandre enfin dans l’océan. C’est ainsi que les sanglots des enfants muets d’incompréhension devant l’innocence bafouée forment des fleuves entiers de larmes qui se déversent en cascades dans les mers. C’est ainsi que les larmes d’une Marie-Madeleine essuyant les pieds du Christ arrosent et réchauffent le Gulf-Stream depuis plus de deux mille ans. C’est ainsi qu’avant de pleurer tous les marins prennent la mer et que leurs femmes en noir d’avance se tiennent éplorées sur les jetées…
Ces flots incessants de larmes, s’ils empêchent la mer d’être douce et buvable, ont néanmoins le mérite d’atténuer nos épreuves.
On estime, assez succinctement, et on est certainement largement en dessous de la vérité, la quantité de sel contenue dans les océans à 48 millions de milliards de tonnes. Cela ne ferait que 320 tonnes au mètre carré de terre émergée. C’est assez peu finalement au regard de toute la tristesse du monde.
Ce qui est certain en revanche, c’est que le taux de salinité augmente de pleur en pleur, et qu’au rythme actuel où vont les malheurs du monde, l’océan pacifique sera bientôt plus salé que la Mer Morte ou le lac Rose. C’est lui bientôt qu’on appellera « Vallée de larmes ».
Ce qui est certain aussi, c’est que l’océan, en absorbant ainsi toutes les peines des hommes, me permet encore de vivre un peu. Mais jusqu'à quand ?
Rendons à César ce qui est à César et au monde ce qui est au monde. Je n’invente rien. Tout ce que j’ai écrit, ce que j’écris maintenant et, probablement, ce que j’écrirai demain, est déjà là, dans l’air du temps, dans l’air des temps, ou à la radio, ou encore dans mon cœur, ou bien encore dans les paroles de convenance. Il suffit d’ouvrir les yeux, de sortir ses antennes et de recueillir les mots au bout de ses doigts qui courent sur le clavier puis de les aligner sur l’écran.
Aujourd’hui, c’est à la radio que j’ai entendu quelqu’un dire qu’il y avait, dans notre corps et dans nos intestins, davantage de bestioles genre microbes, bactéries et virus – voire ver solitaire ! – que notre organisme ne comporte de cellules. Et ce n’est pas gros, une cellule ! Y’en a des masses dans un corps humain. Alors encore plus de bestioles que de cellules !… Y’a qu’à se rendre compte… Notre corps ne serait que le support de la vie de myriades d’animalcules, un peu comme la Terre est le support de la vie de milliards d’êtres humains.
« Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, que n'en rêve votre philosophie » faisait dire Shakespeare à son héros. Il ne connaissant pas le microscope, sinon, il aurait pu écrire « Il y a plus de bestioles dans votre corps et dans vos intestins, Horatio, que n’en rêve votre science ». En tous cas, le mot « rêve » est bien venu ici.
Cette information, non vérifiée, mais vérifiable, entendue à la radio m’a en effet plongé dans un rêve qui ne me quitte plus. Et dans mon rêve, j’entends des questions :
- Qui est le plus important, l’homme ou l’animalcule ?
- L’homme peut-il vivre sans ses bestioles intimes?
- L’homme est-il une entité ou un univers ?
- Le singulier se confond-il avec le pluriel ?
- La foule n’est-elle pas une entité différente de la somme de ceux qui la composent ?
- Si l’on retranche un microbe, l’homme est-il encore un homme valide ? Ou bien faut-il le considérer comme un handicapé au même titre qu’un manchot ?
- Où se trouve l’âme ? Dans le virus ou dans la cellule ?
- Comment en est-on arrivé là ?
- La fourmi pilotée par la douve n’est-elle pas plus grande dans son sacrifice que ne l’est l’homme peignant la chapelle Sixtine ?
- Que deviennent les microbes à leur mort ?
- La quantité d’individus est-elle plus conséquente que le poids de graisse ou d’os ?
- Pourquoi, dans le film qui met en scène des hommes ultra miniaturisés voguant à l’intérieur d’un corps humain pour le soigner, seuls les phagocytes, sans vie propre – je cite de mémoire – font des misères au héros ?
- Le microbe peut-il vivre en dehors du corps humain colonisé ? Peut-il en changer ?
- Que deviennent ces bestioles à la mort du corps humain ?
- De quoi se mêle-t-on lorsqu’on s’administre des médicaments dans notre estomac, notre rectum, notre réseau sanguin, nos plaies vives ?
- …
Tout cela, je ne l’ai pas inventé. Je l’ai entendu puis rêvé. Les réponses aux questions n’ont guère d’intérêt ; elles ne feraient que prolonger le débat et occuper de l’espace inutilement. « Allez, on est bien peu de choses, ma pauv’dame ! » (Cette dernière phrase, je ne l’ai pas inventée non plus ! Je vous le disais, rendons à Shakespeare…
« Chacun est seul responsable de tous » (Saint-Exupéry)
« J’ai lancé la bombe atomique ! »
C’est avec cette phrase que mon ami, le philosophe pessimiste, m’aborda ce jour-là, avec la mine défaite et les joues creuses de quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille et le sait, et n’en dort plus…
C’est bien la première fois que je le sentais, apparemment, aussi démuni. En le voyant s’avancer vers moi, je ne pus m’empêcher de penser à un bébé, nu, exposé sans défense, dans la neige ou sous le soleil derrière une vitre de voiture – abominable fait divers... ou d’été. Pourquoi cette vision me traversa-t-elle l’esprit ? Je ne saurais le dire. Néanmoins j’en garde un souvenir aigu, frissonnant, formidable.
« J’ai lancé la bombe atomique ! J’ai tué, de ma main, avec ma volonté, en toute connaissance de cause, plusieurs milliers de personnes qui ne demandaient qu’à vivre encore un peu… et j’en ai condamné des milliers d’autres à une mort plus lente mais infiniment plus douloureuse… et je suis responsable de centaines de cas de malformation rédhibitoires…et… »
Je l’arrêtai dans ce que je pensais être un surprenant délire soudain. Mon ami ne m’avait pas habitué à entendre de telles fariboles. Je tentai donc, dans un premier temps de le raisonner en lui rappelant que le pilote du bombardier s’appelait Paul Tibbets, qu’il était mort en 2007, que…
Mais mon ami me coupa brutalement la parole.
« Ne croyez pas que je sois devenu fou tout soudainement. Je sais tout ça très bien. Je sais très bien qui est Paul Tibbets et que ce n’est pas moi. Ce n’est pas ce que je veux dire.
- Mais alors… Je ne comprends pas…
- Ecoutez, c’est tout simple pourtant.
- Tout simple ?
- Oui, mais il m’aura fallu beaucoup de temps pour réaliser. C’est souvent comme cela d’ailleurs. Plus les choses sont simples et évidentes, moins on les voit. Souvenez-vous de l’histoire de la lettre volée d’Edgar Poe. Il est manifestement dans la nature humaine de couper les cheveux en quatre et de ratiociner à n’en plus finir. Il faut s’appeler Alexandre pour ne pas s’embarrasser devant les nœuds gordiens de nos vies. Et du sens de nos vies.
- Euh ! Je comprends de moins en moins.
- Ecoutez. Paul Tibbets, le pilote du fameux bombardier qui, pour la première fois dans l’histoire a largué une bombe atomique sur une ville, est-ce lui qui a pris cette initiative ?
- Non bien sûr !
- Vous voyez, le responsable n’est pas seulement celui qui tient l’épée ou le bourreau qui monte la guillotine. Le responsable est aussi celui qui donne l’ordre de tuer. Tout le monde est bien d’accord là-dessus. Non ?
- Evidemment. Mais enfin, ce n’est pas vous non plus qui avez donné l’ordre de larguer cette bombe atomique sur Hiroshima ! Vous n’étiez même pas né à cette époque.
- Je n’étais pas né ?
- Ben... oui…, balbutiai-je en me disant que, décidément, mon ami était bien bizarre. Cela dut se lire dans mes yeux, car il reprit en souriant :
- Bon, d’accord, je n’étais pas né. Mais vous savez, le temps, les années, les siècles… Sans parler de métempsychose, les choses ne sont peut-être pas si simples. Mais n’ergotons pas. Je n’étais pas né. C’est un fait entendu. Même si…
- Mais enfin, où voulez-vous en venir ?
- Le pilote. Ce Paul Tibbets. N’a-t-il aucune responsabilité alors ?
- Si, évidemment. Il aurait pu désobéir. Refuser. C’était un homme, libre autant qu’on peut l’être.
- Mais alors, un autre aurait pris sa place.
- Peut-être. Mais, lui, au moins, Paul Tibbets, aurait eu la tragique conscience de se croire innocent du massacre.
- Un peu comme notre ami…
- Ponce Pilate !
- Je ne vous le fais pas dire. Mais il a beau avoir fait ce geste pour la postérité : se laver les mains, il n’en reste pas moins celui qui a donné l’ordre de crucifier Yeschoua.
- Bon alors. Le pilote du bombardier plus celui – ou ceux- qui ont donné l’ordre sont responsables, mais, vous, que venez-vous faire là-dedans ?
- Attendez, le pilote et ceux qui ont donné l’ordre, c’est un peu court. Que faites-vous de celui, ou sans doute de ceux, qui ont conçu la bombe ? Sont-ils innocents ? Sous prétexte qu’ils ne pensaient pas, ne voulaient pas l’utiliser ? Sans eux, pas de bombe. Pas d’ordre de lancer la bombe, pas de pilote de bombardier, pas d’Hiroshima.
- Bon, d’accord. Mais vous là-dedans ?
- Attendez ! Et ceux qui ont construit la piste d’envol sur laquelle s’est élancé « Enola Gay » le bombardier fatal ? Aucune responsabilité ? Sans eux, pas de piste, pas de décollage possible.
- Ah… je commence à voir où vous voulez en venir.
- Eh oui. La chaîne est infinie. S’il n’y avait pas eu quelqu’un pour inventer l’avion, pas de bombe. S’il n’y avait pas eu quelqu’un pour sortir le pétrole des entrailles de la terre, pas de kérosène pour « Enola gay », pas de bombe. S’il n’y avait pas eu quelqu’un pour inventer la roue, pas de train d’atterrissage pour l’avion, pas de bombe. S’il n’y avait pas eu quelqu’un pour mettre en route le bébé, futur Paul Tibbets, pas de pilote, pas de bombe. S’il n’y avait pas eu quelqu’un pour cultiver le blé qui a permis de cuire le pain qui a nourri l’arrière grand-père d’Albert Einstein, pas d’arrière grand-père, pas d’Einstein, pas de bombe…
- Mais, mais, ils ne savaient pas…
- Comment ça ils ne savaient pas ?! Etaient-ce des hommes ou des vers de terre ? S’ils ne savaient pas, ils auraient pu se renseigner, non ? Au mieux leur responsabilité aura été de ne pas envisager les conséquences possibles de leurs actes. Je me demande si ce n’est pas pire. L’irresponsabilité poussée à ce point-là, si ordinaire, si commun, si partagé, est terrible. Car enfin, qu’est-ce qui fait la grandeur de l’Homme ? Et sa différence d’avec le ver de terre,si ce n’est la conscience d’un ailleurs ? Dans le temps, dans l’espace, dans les autres dimensions possibles de l’existence ? »
Et mon ami, le philosophe pessimiste, s’énervait, s’énervait. C’était aussi la première fois que je le voyais dans cet état-là. J’eus alors la vision d’un éléphant pris au piège. Qui se débat de toutes ses forces. Qui brise quelques mailles des filets d’acier qui l’enserrent, qui reprend ainsi quelque espoir d’une libération prochaine, mais qui finit par succomber et s’immobiliser, tremblant, vaincu, anéanti sous le poids des filins métalliques dont il ignore tout, dont l’étrangeté radicale le sidère, l’asservit, et le réduit aux balbutiements de l’agonie. Il reprit cependant.
« Voilà. J’ai lancé la bombe atomique. Ou, du moins, j’y ai contribué. Pas de doute à avoir là-dessus. Ni vous, ni personne ne pourra me dédouaner de ma mortelle et dramatique responsabilité. Quel homme peut-il se déclarer innocent des avanies des autres hommes ? Et qu’avons-nous fait pour empêcher la petite vieille de glisser sur le trottoir verglacé ?
- Mmm… murmurèrent mes lèvres fermées.
- Qui peut se targuer de faire, d’avoir fait tout ce qui était en son possible pour éviter le malheur du monde ? Pas moi en tout cas. Je revendique désormais ce qui fait ma grandeur, ma responsabilité d’être humain.
- Mmm…rajoutai-je avant que mon ami, le philosophe vraiment pessimiste, ne conclue ainsi :
- Mais je n’en suis pas fier. »
Mon ami, le philosophe pessimiste, fait montre, par moments, d’un esprit facétieux qui a pour effet qu’on ne sait jamais s’il nous parle de découper du lard ou de trancher du cochon. C’est ainsi qu’il y a quelques jours, lors d’une de nos causeries irrégulières, il m’annonça soudain :
« Il faudra un jour que je vous raconte mes relations complexes avec les petites cuillères.
- Des "relations complexes" avec des... petites cuillères ??? Ouh la la, je me meurs d'impatience de vous entendre là-dessus !
- Auriez-vous quelques instants pour me prêter l’oreille ?
- Je suis tout ouïe ouverte.
- Rassurez-vous, il ne me faudra pas bien longtemps pour vous parler de mes démêlés avec les petites cuillères. »
Et c’est ainsi que mon ami poursuivit, tout en conservant un léger sourire au coin de
l’œil et une certaine gravité dans le ton de la voix.
« Les aléas de la vie font qu'à la maison, dans le tiroir à petites cuillères, nous avons au moins quatre ou cinq sortes de petites cuillères, différentes les unes des autres. Dire comment
chacune d'elles est arrivée dans ce tiroir serait violer des secrets de famille jalousement gardés, voire de la dénonciation de vol dans les bistrots ou autres cantines scolaires et je me
garderai bien de tomber dans de telles avanies. Ma vie privée et voleuse de petites cuillères ne regarde personne, et surtout n’offre qu’un intérêt très succinct. Néanmoins le fait est là. Indubitable et certain. Au moins plusieurs sortes de petites cuillères différentes.
Alors imaginez un peu les hésitations, les tournages autour du tiroir, voire les angoisses existentielles, le matin au moment du petit déjeuner et du choix de la petite cuillère !
Non, non, j'ai l'air comme ça, mais je ne rigole pas.
En effet, certaines petites cuillères sont sympathiques, bien entre les doigts, douces au toucher quand d'autres sont franchement désagréables et vous tirent des tronches de pas bien réveillées
dès le début de la journée.
En règle générale, je m'adapte assez facilement aux différentes circonstances et accidents de la vie, et s'il se trouve par un hasard étonnant qu'il ne me reste plus qu'un seul modèle, et que ce
modèle, usuellement, ne me convient pas, je fais contre mauvaise fortune bon cœur et ne m'en formalise pas outre mesure. Mais la journée commence mal. De même, si je suis en camping, avec des
couverts en plastique, je m’en accommode et pense à autre chose ; et si je suis chez des amis dont les petites cuillères sont franchement déplaisantes et pitoyables, ce qui, avouons-le, est
souvent le cas, je ne m’en offusque pas et tâche de ne pas les froisser avec de piquantes remarques. Quand je dis « de ne pas les froisser », je parle des petites cuillères, pas de mes
amis, qui généralement sont tout à fait au-dessus de ces considérations mesquines.
Le plus souvent, donc, lorsque je suis chez moi, dans ce qui me sert de chez-moi, at home, j'ai le choix, et alors là commencent les problèmes. Si je
prends celle-là plutôt que celle-ci, est-ce que le lendemain, celle-ci ne va pas me faire la gueule ? Vous n'imaginez pas les trésors de diplomatie muette que je déploie presque chaque matin pour
n'en froisser aucune tout en me contentant moi-même !
Il faut dire aussi qu'il y en a une, unique en son genre et de son espèce, qui est ma
favorite incontestée. Je ne vous la décris pas de peur que quelque malintentionné envieux, vous peut-être, ne s’en empare subrepticement. Eh bien, lorsqu'elle n'est pas au rendez-vous du matin,
cette petite cuillère préférée, j'ai toujours un petit pincement au cœur et je me sens soudainement orphelin d'une petite joie.
Et tout ça pour quoi ?
Uniquement pour doser la quantité idoine de chicorée que je mets dans mon lait puis pour touiller ledit lait. Ensuite, lâchement, j'abandonne la belle à son triste sort de vaisselle sale sans
plus m’en préoccuper jusqu’au lendemain matin.
Voilà ce qui me tourmente chaque matin, cher ami !!!!
Bon, d'accord, je m'amuse un peu. N'empêche qu'il y a un peu de vrai dans ce délire. Je préfère telle petite cuillère à telle autre. Allez savoir pourquoi ! ? De même, je trouve le vin bien
meilleur dans un beau verre que dans un gobelet. Pourquoi ?
Le goût n'est pas qu'une affaire de papilles gustatives. Je suis convaincu que l'odorat, bien sûr, mais aussi la vue, et le toucher (pour mes petites cuillères en tous cas), voire l'ouïe ont un
rôle à jouer là-dedans.
Non ?
- Sans doute, sans doute, répondis-je, partagé entre l’amusement et le désir soudain d’appeler à la rescousse les ressources de la psychiatrie élémentaire…
- Pff…, soupira-t-il en constatant mon air dubitatif et légèrement atterré.
- A moins que tout cela ne soit que caprice d’occidentaux sur- consommateurs ? repris-je pour relancer la conversation.
- Caprice ? Non, vraiment je ne crois pas. Aboutissement d’une civilisation, peut-être. C’est Barjavel, je crois, qui disait, dans un de ses romans, que la mayonnaise était le fruit de tout une civilisation.
- Absolument. C’est dans « Une rose au paradis ». Je m’en souviens très bien.
- Eh bien, oui, cela procède sans doute de la même veine. Pour apprécier la mayonnaise, il faut aussi avoir réalisé, même sans se l’avouer, qu’elle a nécessité l’invention du pressoir à huile, des amphores ou des bouteilles pour contenir ladite huile, des marais salants, de la culture de la vigne, de l’élaboration du vin puis du vinaigre, de l’élevage des gallinacées, du fouet à battre les sauces, et de tant d’autres choses encore… Barjavel dit tout cela bien mieux que moi… »
Ce fut à mon tour de rester coi ! Heureusement, mon
ami, le philosophe pessimiste mais souriant me débarrassa de mon embarras en un tour de langue :
« Bon, c'est pas tout ça. Je vais maintenant rentrer à la maison... m'assurer que ma petite cuillère préférée soit bien en place pour demain matin
! »
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