Dernières nouvelles

Vous trouverez sur ce blog les dernières nouvelles et fictions écrites par Hervé de Tonquédec. Les avis, commentaires, critiques et impressions des internautes m'intéressent vivement. N'hésitez pas  à les déposer  soit sur ce blog, soit sur le site  Mes oeuvres sur In Libro Veritas sur lequel sont également publiés  ces textes.

Bonnes lectures...

                                                            Hervé de Tonquédec
Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:23

Pure logique

Mon ami, le philosophe pessimiste, est bien gentil, mais il faut reconnaître que, parfois, il a de curieuses idées. Je ne suis pas toujours certain de bien suivre sa pensée et me contente, en général, de vous livrer ses propos, tels que je crois les avoir compris. J’espère ne pas trop les déformer, mais n’en suis pas si sûr. Alors, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, à chaque fois, je lui fais lire mes textes le concernant, mais à chaque fois, il me dit que c’est très bien, qu’il n’aurait pas dit mieux ni autrement. Vous comprenez que cet accord systématique finit par devenir sujet à caution, agaçant, voire à la limite du méprisant. D’autant plus qu’il se contente, en règle générale, de parcourir rapidement et d’un œil distrait les feuillets que je lui soumets ; une fois je l’ai même surpris à tenir les feuilles à l’envers ! J’en arrive à me demander s’il sait lire !

Mais revenons à ses idées curieuses. Voici la dernière en date. Figurez-vous que, l’autre jour, il n’y a pas si longtemps, et ses propos sont encore frais dans ma mémoire, je le croise dans la rue ; il m’aperçoit, me reconnaît, me salue, me dit qu’il taperait bien une petite causette avec moi et m’invite à écluser un gorgeon ou deux sur la terrasse du « La Bruyère », le café le plus littéraire de la ville ; un des rares en plus à servir du vin d’épines authentique !

Nous voici donc installés. Mon ami revenait d’une conférence. Manifestement, il avait envie d’en parler.

« Savez-vous d’où je sors ? 

-                     Non, pas le moins du monde. Enfin, si vous parlez de l’instant présent, parce que si l’on veut remonter aux origines… »

Le philosophe pessimiste sourit à mes propos, - et son sourire avait toujours une espèce de malice bonhomme indéfinissable qui avait le don de vous mettre à l’aise tout en vous déstabilisant légèrement, le sourire parfait pour éveiller l’attention -  puis rétorqua :

« Vous ne croyez pas si bien dire ! Je reviens d’une causerie où il était question des origines, justement.

-                     Tiens donc. Encore des histoires d’évolution, de création, de « Lucy » et d’australopithèque mâtiné d’ammonite à la sauce plancton de la soupe primordiale ?

-                     Non, non, vous n’y êtes pas du tout. Je reviens d’une conférence, brillante et documentée, sur le linceul de Turin. »

Je fis mon étonné.

« Comment, vous ne connaissez pas le linceul de Turin ?! Vous n’en avez jamais entendu parler ?

-                     Si, bien sûr, un petit peu. Mais bon, ce n’est jamais qu’un vieux chiffon dont la récente datation au carbone 14 a établi sans contestation possible qu’il datait du treize ou quatorzième siècle. Non ? Qu’y a-t-il à en dire si ce n’est que l’obscurantisme a encore de beaux jours devant lui ?

-                     Attendez, un vieux bout de chiffon ! C’est aller un peu vite en besogne. Quant à l’obscurantisme, ça reste à voir. La conférence que je viens d’entendre était prononcée par un scientifique de belle tenue. Elle cherchait à faire le point des connaissances et des travaux concernant ce vieux tissu, comme vous dites.»

Et mon ami de se lancer dans le récit de ce qu’il avait retenu de ladite conférence. Je vous ferai grâce des détails (et puis quiconque s’intéresserait à la chose peut se documenter sans peine). Le conférencier avait établi d’abord ce que l’histoire savait de ce linceul : on avait, sans doute possible, trace continue de son existence depuis son « apparition » au quatorzième siècle. Cependant, plusieurs indices troublants, voire saisissants, existent qui tendraient à prouver que ce suaire existait bien auparavant ; par exemple, sur le tissu actuel figurent quatre petits trous dont la configuration est bien caractéristique, or sur une image très largement antérieure, montrant le linceul vide au tombeau, on distingue nettement ces mêmes quatre petits trous à l’agencement si particulier. Ce qu’on a cru pendant des siècles être la trace d’une curieuse mèche de cheveux, et que des fresques et autres icônes très anciennes représentent souvent sur le front de Jésus, est en fait une coulure de sang au milieu de ce front, l’une des nombreuses blessures causées par… une couronne d’épines… Et des traces de pièces de monnaie, visibles sur les yeux du supplicié (pour fermer ses paupières), pourraient attester que cet homme est mort en Palestine sous Ponce Pilate, probablement en l’an… 30 !

« Enfin, finit-il par conclure, l’histoire du linceul avant son apparition en France, même si certains la disent encore hypothétique, est tout à fait passionnante, et a été l’occasion d’innombrables travaux et publications. Et aujourd’hui, ce tissu étrange intéresse des savants dans le monde entier.

-                     Oui, tout ça est intéressant, mais ce qui me plaît davantage que ces travaux d’érudits plus ou moins hallucinés, ce sont les œuvres littéraires nées à partir de la méditation sur cet objet.

-                     Ah bon… Et de quelles œuvres parlez-vous ? Je n’y connais rien en littérature, vous le savez.

-                     Eh bien, répondis-je, tout fier d’apprendre à mon tour quelque chose à mon ami, vous avez « L’évangile de Jimmy » de Didier van Cauwelaert ; vous avez aussi, dans une moindre mesure, « Le cas Gentile » de François Taillandier…

-                     Bien, bien, faudra que je me penche un jour sur ces ouvrages.

-                     Vous ne le regretterez pas. Le bouquin de Cauwelaert, en particulier est très subtil en même temps qu’il amuse et suscite des interrogations. Cela fait plus longtemps que j’ai lu celui de Taillandier, mais, il m’avait fait forte impression également. »

Nous poursuivîmes ainsi notre conversation et mon ami évoqua ensuite toutes les polémiques qui subsistaient au sujet de la fameuse datation au carbone 14. Le conférencier avait, paraît-il, mis en évidence de manière brillante et indiscutable que ce n’était pas aussi simple qu’il n’y paraissait. Que, peut-être les résultats de cette datation étaient justes, mais que rien n’était moins sûr cependant. Et les paroles de l’orateur avaient du poids, il savait de quoi il parlait : c’était un ancien ingénieur spécialisé dans l’énergie atomique ! Mon ami n’avait pas absolument tout compris, et moi derrière lui encore moins, mais il ressortait clairement de tout ça  que c'est la datation établie par des procédés scientifiques qui faisait elle-même débat.

Mon ami me raconta aussi comment le conférencier avait montré que, asteure d’aujourd’hui,  malgré d’habiles tentatives, personne n’était arrivé à reproduire une image comparable, dans sa nature sinon dans sa forme,  à celle que l’on voit sur ce tissu. En clair, que la formation de cette image restait incompréhensible à ce jour. Et que les techniques connues du moyen-âge la permettaient encore moins. Et nous passâmes en revue les hypothèses, les faits troublants, les incohérences, les mystères même que ce linceul lance à la face du monde. Par exemple, comment se fait-il que lors de l’incendie récent de l’église où il était conservé, un simple pompier, dans le but de sauver la précieuse relique, ait réussi à  fracturer en quelques instants le verre blindé de  sept centimètres d’épaisseur qui le protégeait ? Ou bien, pourquoi l’image imprimée n’est-elle pas thermo-sensible, alors que tous les pigments connus du moyen-âge et de l’antiquité le sont, c'est-à-dire s’altèrent avec la chaleur ?

Et notre conversation se poursuivit longtemps. Manifestement, mon ami, tout philosophe qu’il fût, avait été fortement impressionné par cette conférence, qu’il résuma en reprenant le célèbre mot de Jean-Paul II au sujet du linceul de Turin : « une provocation à l’intelligence ».

Enfin, notre conversation, pour intéressante qu’elle fût, ne dépassa pas le niveau des controverses ordinaires et des supputations variées que l’on peut trouver n’importe où. Ne dépassa pas, sauf à la fin lorsque mon ami me lança, l’air de rien :

« Finalement nous sommes des hommes de peu de foi ! »

Cette phrase me surprit vraiment. Je le savais au minimum agnostique et l'enjoignis donc d’éclairer ma lanterne sur ce qu’il entendait par là.

« Ecoutez, me répondit-il, il y a des gens qui se damneraient pour démontrer l’historicité christique de ce tissu, d’autres qui assassineraient femme et enfants pour camper sur des arguments contraires et tout aussi discutables que les autres. Mais enfin, de deux choses l’une : ou bien ce suaire a enveloppé le corps de Jésus, ou bien non. On est bien d’accord ?

-                     Pure logique en effet !

-                     Bien, examinons ces deux possibilités.

-                     Examinons, repris-je ironiquement.

-                     Commençons par la deuxième, la plus simple. Si elle est exacte, et qu'il n'a donc pas enveloppé le corps de Jésus alors, il reste un tissu étonnant, rempli d’énigmes à résoudre, digne d’un Arsène Lupin des temps modernes… Qui fait couler de l’encre et de la salive…

-                     Bon, et la première hypothèse : si ce tissu a réellement enveloppé le corps de Jésus ?

-                     Alors, il est ridicule de chercher à le dater scientifiquement, ou à y chercher d’autres preuves.

-                     Heu, je ne comprends pas…

-                     Mais enfin, réfléchissez deux minutes. Si Jésus est bien Dieu, comme le croient les chrétiens, qu’a-t-il besoin d’avoir été enseveli dans un linceul de son temps.

-                      ???

-                     Mais oui, Dieu, par définition, transcende le temps et la durée. N’est-il pas capable, lui, le créateur de toute chose, de se faire ensevelir dans un tissu du quatorzième siècle ? Rien que pour embêter le monde ! Et le mettre à l’épreuve ! Ou bien, imprimer son image bien plus tard, ou bien, tout ce que vous voulez…

-                     Ah !  je commence à…

-                     Ce n’est pas trop tôt ! me coupa-t-il en souriant amicalement. Aucune « preuve » n’est envisageable, ou intéressante, sauf pour des hommes de peu de foi. Qui n’en auront de toute façon jamais assez. L’important dans ce linceul, ce ne sont pas les réponses qu’on croit y trouver, ce sont les questions qu’il pose…

-                     Alors, finalement, ce linceul, on ne saura jamais s’il…

-                     Peu importe, me coupa-t-il encore en s’animant soudain ; ce qu’il a d’extraordinaire et que personne ne lui enlèvera, c’est qu’il raconte une histoire, celle d’un homme qui a souffert. Et qui, à travers ce tissu, nous parle aujourd’hui… »

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:22

Je sèche complètement. En réalité, je n’arrive plus à écrire. Pas plus tard que le week-end dernier, alors que j’avais le temps, la tranquillité d’esprit, l’idée, le scénario, l’ordi allumé, je me suis retrouvé comme  devant la page blanche. Le vide. Rien. Incapable d’écrire plus d’une ligne. Bon, j’en ai écrit une quand même. Une ligne. La voici : « Quel beau temps !  et ça dure depuis le début du mois d’avril ! Que c’est bon pour le moral. »

Vous me direz qu’en partant comme ça, en effet ce n’était pas gagné de pondre un truc qui tienne le lecteur en haleine. Oui, bon, d’accord, le style de cette ligne n’est pas franchement époustouflant, mais pour mon histoire, ça convenait plutôt bien. Et puis, ce ne serait pas la première fois que je commence par des banalités, que je poursuive mon petit bonhomme de texte, et qu’il arrive à tenir sur ses mots de belle façon. Quitte, d’ailleurs, à revenir sur tel ou tel passage, sur les premiers mots éventuellement, pour qu’ils correspondent mieux à ce que je voulais dire. Mais là, rien. Impossible d’aller plus loin !

Pourtant l’histoire que je voulais raconter était assez sympa. Un genre un peu anticipation, un peu réflexion sur nos origines et sur notre devenir. Oui, oui, ça n’a pas l’air comme ça, mais c’est bien ce que je voulais écrire. Mais, pfff, rien. Le vide.

L’idée de départ, de mon histoire que je n’ai pas écrite,  m’est venue à partir de l’insolent soleil inhabituel que nous avons depuis plusieurs semaines. D’un coup, je me suis dit : et s’il ne pleuvait plus du tout ? Ou plutôt, si, qu’il pleuvrait, - c’est tout de même obligatoire qu’il pleuve lorsqu’il y a du soleil. Réfléchissez. Soleil = évaporation = condensation = pluie ; c’est quand il pleut et qu’il n’y a pas d’évaporation que la pluie ne trouve plus les conditions de sa naissance. Bon, je m’égare un peu, là. – donc, il pleuvrait, mais plus sur la terre ferme, seulement sur les océans.

Ca commencerait par une petite zone de quelques kilomètres carrés dans le centre des terres. Une petite zone, grosso modo circulaire ou patatoïde, dans laquelle plus une goutte d’eau ne tomberait. Au début, les gens n’y feraient pas trop attention.  Cet endroit, tout petit à l’échelle des continents, serait irrigué et les gens continueraient à y vivre normalement. Ou bien, ce serait un endroit complètement urbanisé, une ville où personne ne se plaindrait de ne pas  être embêté par la pluie, où seuls, peut-être, les marchands de parapluie remarqueraient qu’il ne pleut plus.

Seulement, d’année en année, la zone s’élargirait. L’irrigation deviendrait de plus en plus difficile. Les montagnes se videraient de toute l’eau accumulée dans leurs entrailles, comme de vulgaires éponges que l’on presserait. Les nappes phréatiques  s’assècheraient. Le désert s’installerait petit à petit. Un peu comme ce que l’on connaît au Sahel en ce moment.

Du coup les hommes quitteraient cette zone inhospitalière pour s’installer dans des contrées plus verdoyantes. Mais la zone sans pluie continuerait à s’agrandir. Les hommes continueraient à se rapprocher des océans. Cela prendrait plusieurs siècles mais le mouvement serait irréversible. Tout terre émergée deviendrait sable, roc, poussière. Cela donnerait lieu à quelques descriptions sympas. La transformation subreptice des paysages - dont on ne se rendrait pas vraiment compte à l’échelle humaine, mais pourtant bien réelle et tangible lorsque les hommes visionneraient les films et les photos des siècles passés et exhumeraient des documents évoquant les forêts giboyeuses et les champs fertiles - permettait d’imaginer de superbes images, genre grand cayon ou grand erg voire grande casse. 

Je prévoyais également quelques considérations, comme celles que l’on peut faire en contemplant les peintures rupestres du Tassili, qui prouvent aujourd’hui, en 2011, que la vie et la végétation foisonnaient dans ce désert, il y a quelque trois mille ans.

J’imaginais aussi quelques propos plus ou moins pseudo-scientifiques sur les raisons qui conduisaient ainsi la pluie à s’éloigner des hommes. Un petit coup de réchauffement climatique par ci, un soupçon de trou dans la couche d’ozone par là, une modification des courants marins, voire une inversion des pôles magnétiques. Bon, je me voyais bien faire quelques recherches sur ces sujets, pour donner un peu de crédibilité à mon histoire.

Tout cela, je l’imaginais assez clairement dans ma tête, mais j’étais incapable de l’écrire. La panne sèche. J’avais l’inspiration, je n’avais pas les mots.

Vous me direz que c’était parce que je ne savais pas où je voulais en venir. Eh bien vous vous tromperiez : je savais très bien où je voulais en venir. Voyez plutôt.

Les hommes, donc, s’éloignaient de plus en plus du centre des continents et se massaient de plus en plus près des côtes. Là où la pluie irriguait encore les terres et permettait les cultures. Pour un temps encore. Bien sûr cela créait des conflits et des famines liés à la surpopulation. Puis les hommes se mirent à exploiter de plus en plus les ressources des océans, édifièrent des villes sous-marines et sur-marines. De plus en plus, ils vivaient dans et de la mer. Et la pluie finit par ne plus tomber que sur l’eau des océans, eau douce sur eau salée. Et petit à petit, leurs pieds se palmèrent… Des mutations (et là, éventuellement un petit couplet sur les radiations) apparurent. On signala un puis deux puis dix bébés qui naissaient avec des sortes d’ouïes en dessous des oreilles. Les nez disparurent. Les hommes retournèrent d’où ils venaient : la mer. Le sein maternel.

Et des siècles, des millénaires plus tard, ces hommes que très peu de choses distinguaient des dauphins maintenant disparus, se disputaient au sujet des théories sur l’évolution. Certains étaient partisans d’une sorte de créationnisme : ils avaient été créés dans l’eau, point barre. D’autres, assez audacieux, assuraient qu’il fallait trouver  l’origine de leur espèce sur les terres émergées, là où ne vivaient désormais que quelques sortes de vers des sables géants et des êtres étranges aux yeux bleus qu’on appelait des fremens (eh oui, j’en aurais profité pour glisser une ou deux petites allusions de ce genre ici ou là).

Des expéditions auraient  lieu, dans cet endroit impossible, les terres émergées,  pour rechercher des preuves, des fossiles…

Voilà, j’avais à peu près tous les ingrédients pour une belle histoire. En prise avec la réalité d’aujourd’hui tout en anticipant des temps futurs et posant une réflexion sur la vie. Mais je suis resté incapable de l’écrire.

Je deviens sec, vous dis-je. Pourquoi ? Est-ce juste un mauvais moment à passer, ou bien un signe qu’il est temps que je rentre ma plume dans sa boîte,  balance mon ordi au recyclage, et me prépare à une autre vie ?

J'attends…  j’attends…et la sécheresse autour de moi gagne du terrain…

 

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:21

La légende des larmes de sirènes

 Hélas, personne ne le sait, et les promeneurs du bout des grèves foulent au pied ces larmes au lieu de s’en servir pour attendrir leur cœur…

Qui a remarqué en effet, parmi le sable des plages et les minuscules galets qu’on voit parfois au bord des criques reculées, ces petits cailloux oblongs, si petits qu’on se saurait déterminer s’il s’agit de grains de sable ventrus ou d’infimes et dérisoires galets, en légère forme de poire, de gouttes d’eau, à peine gros comme des pépins d’orange,  blanchâtres le plus  souvent, translucides toujours, émouvants lorsqu’ils sont encore humides  de la dernière vague.

Un géologue interrogé avouera son ignorance sur l’origine de ces petits cailloux insignifiants qui semblent venir de nulle part. Je le sais, j’en ai torturé trois ou quatre. Aucun d’eux n’a su dire une parole sensée et tous, malgré leur science, ont avoué leur incapacité à discourir de manière intelligente au sujet de ces corpuscules. Le plus audacieux d’entre eux a bafouillé, bredouillé, murmuré sans y croire cependant le mot « Atlantide ».

C’est étonnant, cette propension qu’ont les gens à utiliser ce mythe de l’Atlantide dès qu’ils se sentent un peu perdus dans leurs certitudes. Il n’y a guère aujourd’hui que les créateurs de bandes dessinées à savoir déambuler savamment dans les méandres de l’Atlantide. Enfin, là n’est pas mon propos…

Il aura fallu que je rencontre une doreuse de mots pour enfin découvrir la source étonnante de ces gouttelettes minérales. C’est elle en effet qui, par son attente toujours inassouvie, par son cœur immense comme une source d’eau pure et de fleuves impétueux, par la force de son lumineux sourire imaginé à la lecture de cette légende, c’est elle qui conduit sur le clavier les doigts du poète qui m’habite ce soir à la recherche de la légende des larmes de sirène.

Car il s’agit bien, tous les poètes vous le chanteront, de larmes de sirènes ! Qu’on ne cherche pas à analyser la composition chimique de ces larmes solides ! Pas plus qu’il ne serait raisonnable de faire une thèse sur la physiologie des sirènes …  la chimie ne sait rien, ne peut rien, ne voit rien lorsqu’il s’agit de larmes de sirènes. Les chimistes sont ignares, pour ne pas dire sots, dès qu’il s’agit de larmes de sirènes.

Voulez-vous une autre preuve de la sottise des hommes ?

Si l’on cherche aujourd’hui dans un dictionnaire des synonymes du mot « sirène », on trouvera des termes comme « séductrices, enjôleuses, aguicheuses, corruptrices, charmeuses, ensorceleuses, … ». Ce qui est manifestement faux, archi-faux ! Alors pourquoi cette erreur perpétrée encore de nos jours de grande modernité ?

Eh bien, tout simplement parce que personne n’a encore osé dire et encore moins écrire qu’Homère était un vieux radoteur aigri et misosirénique.  Aveuglés par son statut inattaquable de socle de la littérature occidentale, tous les auteurs et les plus prestigieux ont admis, après lui,  comme vérité que le seul but des sirènes était de fracasser les hommes en les attirant irrésistiblement par l’insoutenable beauté de leur  chant sur les écueils et les récifs.

 Personne ?  Pas tout à fait, soyons honnête et  rendons justice au génie d’Andersen qui a pressenti la vraie nature des sirènes. Hélas, la machinerie Disney, pour plaire aux enfants, est passée par-dessus et l’a recouverte de rose bonbon…

Il n’y a aujourd’hui, en plus de ce texte, qu’à Copenhague – à condition toutefois de comprendre la réelle expression que le sculpteur a donnée à la statue emblématique de la ville - qu’on peut entre-deviner le terrible destin des sirènes.

La vérité est que les sirènes sont éperdument amoureuses des hommes et qu’elles sont donc éperdument désolées de constater  tous les jours que leurs cœurs de pierre les empêchent de les entendre. Ulysse n’avait pas besoin de mettre des bouchons de cire dans les oreilles de ses matelots. Leur cœur de pierre, à ces marins presque sauvages,  aurait suffi amplement à leur dissimuler la voix des sirènes. Et lui-même, s’il avait eu besoin d’être attaché au mat, ce n’est pas parce qu’il avait peur des sirènes, c’est parce, par exception, comme il s’en  trouve une ou deux par siècle, son attachement inconditionnel  à Pénélope révélait, au-delà des apparences, un cœur tendre. Il ne voulait pas chagriner, navrer, désespérer  les sirènes en refusant leur amour, mais voulait tout autant  rester fidèle à sa foi, à sa parole, à son épouse. 

Les sirènes ne peuvent entrer en relation qu’avec des cœurs tendres, des cœurs purs, des cœurs simples. Alors elles pleurent en versant des larmes de pierre en espérant ainsi attendrir  le cœur endurci des hommes.

Elles versent des larmes de pierre pour qu’elles ne se confondent pas avec l’eau de l’océan, pour que les hommes les remarquent enfin, pour que, plus fines et solides que le cœur de pierre des hommes, elles puissent les adoucir, les abraser, les polir…

Hélas, personne ne le sait, et les promeneurs du bout des grèves foulent au pied ces larmes au lieu de s’en servir pour attendrir leur cœur.

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:20

Le galet de poche > mode d’emploi

Figurez-vous que l’autre jour, j’ai trouvé un « galet de poche ». Depuis très longtemps j’en rêvais, mais sans jamais en avoir aperçu un. J’avais fini par y renoncer et pourtant, c’est un objet admirable en vérité. Admirable et merveilleux.

Vous le décrire ? Rien de plus simple. C’est un galet rond et aplati de cinq centimètres de diamètre environ et cinq millimètres d’épaisseur à peu près, d’une forme presque parfaite, très lisse, très dense. Seule sa couleur est impossible à définir. Plutôt pâle mais sûre d’elle-même cependant.

Vous me direz : mais comment avez-vous su qu’il s’agissait d’un véritable « galet de poche » ? Je vous répondrai très simplement que c’est une évidence. Il m’a suffit de l’apercevoir sur la plage, offert, brillant encore de la vague qui l’avait amené sous mon pas, pour en être sûr.

Mais ne croyez-vous pas plutôt que c’est « Mais qu’est-ce qu’un galet de poche ? » que vous vouliez me poser comme question ?

De deux choses, l’une. Ou bien, vous n’en avez rien à faire et dans ce cas, il est inutile de continuer à perdre votre temps à lire ce « mode d’emploi » ; ou bien, c’est effectivement la question qui vous tarabuste depuis le début, et alors il suffit de lire ce qui suit pour avoir tous les éclaircissements – presque tous les éclaircissements – souhaités.

Le « galet de poche » est un porte-bonheur.

C’est un porte-bonheur, non pas dans le sens d’une amulette ou d’un gri-gri, mais dans le sens où il porte le bonheur. Il n’y a rien de magique là-dedans. Voyez plutôt ce qui suit.

Pour l’utiliser, il suffit de le mettre dans sa poche. Et de le manipuler de temps à autre. Sa forme, aplatie et ronde, presque parfaite, lui permet de passer pratiquement inaperçu tout en étant bien là au fond de votre poche ; sa masse, légère mais dense, ne pèse pas, ne perce pas les poches, sans pour autant se faire oublier; sa texture, lisse et solide, froide ou tiède, dure et douce, procure des sensations agréables et fines lorsqu’on le manipule entre ses doigts…

Son secret réside en ceci :

Vous le mettez dans votre poche en y associant les bonnes choses de votre vie. Cela demande tout de même un petit effort, mais c’est un effort qui a tendance à être agréable. C’est vous seul qui décidez ce que vous voulez associer à votre galet. Cela peut être une personne, plusieurs personnes, un moment de votre vie, un moment passé ou… futur ! un livre, un poème, une plume, un clin d’œil… Ce que vous voulez du moment que ce soit quelque chose ou quelqu’un(e) qui vous procure, vous a procuré ou vous procurera du bonheur, de la joie, un sourire… Libre à vous de déposer dans votre galet de poche ce que vous souhaitez. Il n’a pas de limites connues à ce jour dans le bonheur qu’il peut porter. Vous pourrez aussi y rajouter des choses plus tard. En revanche, il est quasiment impossible de supprimer ce que vous y aurez mis. Je dis « quasiment » parce que je ne connais pas tout du fonctionnement du galet de poche. Il est possible que vous y découvriez des fonctions encore inconnues de moi. Si c’est le cas, n’hésitez pas à m’en faire part.

Ainsi, à chaque fois que vous touchez votre galet, ou même que vous y pensez ou le sentez au creux de votre poche, les bonnes choses que vous y avez associées vous baignent de leur félicité et le bonheur est en marche. Il suffit de pas grand-chose. Par exemple, vous faites quelques pas dans la rue, entre votre voiture que vous venez de garer et l’endroit où vous vous rendez réellement : vous mettez la main dans votre poche, vous manipulez votre galet de poche, et le tour est joué. Il n’y a rien à penser, le simple fait d’être conscient de son existence suffit à le faire fonctionner.

Bon, si vous êtes une lectrice, que vous portez habituellement des robes, il est peut-être plus difficile pour vous de vous en servir. Si vraiment vous ne voulez pas mettre un pantalon, qui est le vêtement idéal, à condition qu’il ait des poches bien évidemment, vous pouvez vous rabattre sur quelque chose comme un sac à main. En général, les filles qui portent des robes ont un sac à main avec elles ! Vous déposez le « galet de poche » (qui, du coup, devient un « galet de sac à main ») dans votre besace et à chaque fois que vous l’ouvrez, vous voyez votre galet de poche, vous pouvez le manipuler quelques instants, même en faisant croire que vous cherchez simplement vos clefs, votre porte-monnaie, votre tube de rouge – ou de vert fluo - . Mais, il faut bien l’admettre, c’est moins pratique qu’une poche de pantalon dans laquelle on peut glisser la main tout en faisant tout autre chose, l’air de rien. Ou alors, mesdames en robes, adoptez un sac qu’on porte en bandoulière sur l’épaule et dont l’ouverture arrive à peu près à la hauteur d’une poche du pantalon que vous ne portez pas. A ce moment-là, vous pourrez y glisser la main sans difficulté.

Le « galet de poche » ?

C’est automatique, inusable, incassable, improbable et pourtant… ça marche !

Et si ça ne marche pas, c’est quand même un joli caillou, et en vrai, si, c’est usable, par l’océan, en quelques milliers d’années, et si ça se casse, c’est même pas grave, cela fait mille éclats de bonheur, c’est prouvé, phi-lia-mou-reu-se-ment prouvé !

Si vous le perdez, ce n’est pas grave non plus, c’est un morceau de bonheur qui navigue et qui irradie le monde à sa façon. Vous l’avez perdu, mais vous savez qu’il existe quelque part. C’est l’essentiel. Et puis, pas de panique, l’Océan peut vous en donner un autre si vous le souhaitez.

C’est un objet qui n’a pas de prix. A moi, il ne m’a coûté que la peine de le recevoir de mon copain l’Océan mais je suis sûr qu’on pourrait le vendre 5 ou 10 sacs de blé, voire de riz ou de maïs. Et même davantage. Non mais, vous vous rendez compte ! Ça n’a vraiment pas de prix, un galet de poche !

Pour l’instant, nous ne sommes pas très nombreux à en posséder un. En me comptant, en comptant les personnes qui, de source sûre, en possèdent un, ça doit faire… voyons … réfléchissons… au moins une personne !

Mais qui sait, peut-être la vogue - pour ne pas dire la vague - du galet de poche va-t-elle déferler.

Voilà, vous savez tout sur cet objet étonnant. Enfin tout ce que JE sais. Il a certainement d’autres secrets à dévoiler. Qui sait ?

Je me demande si je ne vais pas, en l’arrangeant un peu, publier ce « mode d’emploi ». Avec mon « Roi des galets », ça ferait le début d’une plage sympa. Non ?

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:19

« L'imbroglio des matières entassées couvre le terrain de ses colossales verrues. » (Hélène OurgantUne Aube)

 

Partout des débris ! Des enchevêtrements ! Des éparpillements ! De la confusion !

Comment est-il possible que ce qui, quelques instants à peine auparavant, se dressait encore fièrement, modèle d’organisation, d’ingéniosité, de ténacité, soit  devenu cette  masse d’horreurs emmêlées dans laquelle il est désormais impossible de discerner le labeur, le temps, la patience qu'il avait fallu consacrer pour atteindre cette quasi perfection dans l’ordonnancement de ses multiples parties.

Un peu partout la terre est éventrée, déchirée, labourée de plaies vives. On se croirait au lendemain d’un bombardement, au cœur d’une guerre sanglante. Et l’on ne sait pas si, fatiguée d’être ainsi meurtrie, notre si belle terre acceptera encore une fois de panser ses blessures, de niveler ces cratères qui ne lui appartiennent pas, exogènes en quelque sorte…

Et ça et là, sous des masses informes de matières brisées, corps et cadavres gisent, ensanglantés, meurtris, en bouillie parfois, miraculeusement et simplement assommés dans le meilleur des cas. Peut-on penser un seul instant qu’une simple petite minute plus tôt, tout ici grouillait de vie. Joyeuse et chantante ou bien cruelle et féroce, visible ou dissimulée, mais vie ! Vraie vie ! Vivante vie !  Avec ses drames certes et il en était d’affreux mais aussi avec ses allégresses, son exubérance, sa force qui semblait indestructible, son élan qui paraissait invincible… Et voilà que maintenant, tout ici est silence mortel. Seul le vent agite et soulève encore, comme pour se moquer, quelques feuilles ici et là, froissées, déchirées, salies… Dérisoires rappels des manifestations de la vie d’avant ! De juste avant…

Etait-ce vraiment une cité qui s’élevait ici ? En tout cas, cela y ressemblait fort. Ainsi, on savait - on l’avait étudié dans les livres, on l’avait constaté sur le terrain – qu’une longue histoire sur plusieurs siècles avait vu croître et se développer cet ensemble, d’abord fragile et rudimentaire, puis se complexifiant de plus en plus en même temps qu’élaborant de solides défenses. Les circuits d’acheminement de l’alimentation étaient parfaitement au point, l’évacuation des déchets ne posait plus aucun problème : tout était recyclé. Si l’on avait besoin d’eau, on n’hésitait pas à creuser loin et profond mais on ne la gaspillait pas non plus, n’utilisant que le nécessaire. On utilisait beaucoup l’énergie solaire, après avoir mis au point et développé d’innombrables capteurs, et quand le soleil venait à manquer, on savait réduire ses besoins et adapter son mode de vie.

Et maintenant, tout cet édifice est à terre ! Ne ressemble plus à rien. Non seulement tout est passé de vie à trépas mais encore tout est embrouillé, emberlificoté, mélangé. Un peu comme un château de cartes qui s’effondre d’un coup, ne laissant qu’un désordre  inextricable. Un peu comme un tas informe de briques lego abandonnées par l’enfant qui vient de détruire l’admirable construction qui avait pourtant empourpré de fierté ses parents quelques instants auparavant.

Oh, bien sûr, tout le monde savait que rien n’est éternel ici-bas et que la mort faisait partie de la vie. La mort servait la vie pourrait-on dire. Mais la mort par petits bouts, ou bien par usure lente. Personne n’aurait pu imaginer cette fin brutale et si rapide. Sinon,  qui ?

D’où qu’on l’observe maintenant, du ciel, du sol, de l’intérieur – si tant est qu’on puisse y pénétrer – ce qui faisait la fierté de tous s’est métamorphosé en un sinistre décor, énorme et accablant. Jamais on n’aurait pu imaginer une telle quantité de débris épars et informes jonchant le sol.

En l’espace de quelques secondes seulement, le grand chêne tricentenaire du bout du jardin a été tronçonné.  Abattu !

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:18

 

Aoao se sent bien seul. Il ne sait qui il est véritablement. Il ronge mélancoliquement l’humérus de son dernier repas sur lequel s’accrochent encore quelques lambeaux de chair, fades et durs.

Les hommes mangent les hommes. Et que mangeraient-ils d’autre sur ces roches et ce sable balayés sans relâche par le vent. Nulle autre trace de vie que la leur et ces signes gravés par une pierre plus dure sur les falaises de craie. Ces signes qu’Aoao ne comprend toujours pas. Mais vers lesquels lui et ses congénères se rassemblent régulièrement, comme aimantés par un en-deçà de leur existence. Et puis, il faut bien le dire aussi, c’est là, au pied de ces falaises, qu’il est le plus facile de dénicher un plus faible, une moins rapide, qui fournira un prochain repas. A condition toutefois de ne pas se faire surprendre par un plus rusé, une plus aguichante. Et de devenir soi-même l’ingrédient principal et unique du repas d’un autre.

 

Aoao se souvient du temps heureux où il était chercheur et, seul parmi la foule de ses semblables, avait trouvé la réponse à l’unique question qui taraudait les hommes depuis l’âge des cavernes. Autres parois, autres signes.

Qu’est-ce qu’un homme ?

Un être humain.

Qu’est-ce qui le différencie fondamentalement des animaux ? Ou bien est-il une espèce animale comme une autre, mais avec ses caractéristiques propres ?

A cette époque, Aoao savait encore lire.

Il avait lu tous les traités.

Toutes les hypothèses.

Aucune n’avait survécu aux contradictions.

Alors Aoao avait oublié les livres, avait oublié la lecture, et s’était contenté d’observer.

 

Il avait vu les dinosaures disparaître. Les dinosaures étaient des animaux. Pas des hommes. Il avait vu les dodos disparaître. Les dodos étaient des animaux. Pas des hommes. Il avait vu le bacille de Koch disparaître. Le bacille de Koch était un animal. Proche de l’homme par bien des aspects, mais enfin pas un homme.

 

Aoao avait observé la disparition des mammouths, des tigres à dents de sabre, et plus récemment des tigres du Bengale.

Aoao s’était inquiété, ce qui n’était pas digne d’un savant, de la mort des abeilles. Les abeilles étaient des animaux. Des animaux aux sociétés bien organisées mais enfin des animaux, pas des hommes.

 

A partir de là, Aoao avait constaté que beaucoup de plantes s’éteignaient. Mais les plantes et les arbres n’étaient même pas des animaux, alors des hommes… on en était loin.

 

Aoao se souvient d’un mot barbare : biodiversité.

 

Lui, Aoao, et ses semblables avaient une réelle et indiscutable propension à éliminer ce qui n’était pas eux. Ainsi, les maladies étaient dues à des microbes ou à des moustiques. Ils s’étaient débarrassés des microbes et des moustiques. Les journaux télévisés avaient parlé d’un énorme bond en avant de la civilisation.

 

Les forêts occupaient un espace constructible et bétonnable. Les hommes avaient supprimé les forêts. Et au lieu d'habiter des gîtes immondes, ils s’étaient ménagé des habitations et des routes goudronnées.

 

Les océans étaient devenus depuis longtemps stériles.

 

Le véritable triomphe de l’homme, c’est qu’il est resté la seule espèce animale vivante.

 

Tout au bout de l’évolution.

 

Le chef d’œuvre ultime de la Vie.

 

Aoao avait trouvé la seule vraie réponse irréfutable à l’ancestrale question. Ce qui différencie l’homme de l’animal, c’est la solitude.

 

L’homme reste seul.

 

Ainsi pensait Aoao en rongeant mélancoliquement l’humérus du dernier de ses congénères.

 

Allait-il se dévorer lui-même maintenant ?

 

Sans doute.

 

La vie aurait ainsi trouvé son ultime aboutissement.

 

C’est à ce moment précis de ses réflexions et à l’instant où il plantait ses dents dans son mollet (c’est qu’il était souple, l’animal !) qu’il vit un papillon virevolter dans  la lumière.

Par Hervé de Tonquédec
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 01:16

Invasion

 

J’étais perdu. De chemins en sentiers tortueux, au travers de cette forêt si peu connue de Moitron-Minot, en Côte d’or, la nuit était arrivée, comme à son habitude dans cette région, à pas de velours, sans faire de bruit, sans s’imposer brutalement à la façon tropicale, sans obscurité pleine et angoissante, avec ses lueurs d’étoiles et ses reflets de lune sur les flaques.

Soudain je vis ce qui ressemblait à une énorme tour de béton tomber du ciel et se vriller dans le sol. Sans faire aucun bruit, si ce n’est le froissement des quelques feuilles mortes dérangées dans leur lente décomposition.

J’observais le fait, sans bien réaliser de quoi il s’agissait, tout au présent de l’action. Un peu comme lorsqu’on est dans une situation gravissime, accidentogène, périlleuse et que l’on agit sans crainte ni peur mais par réflexes d’habitudes prises et installées. Dans une telle situation,  on se réserve pour plus tard, lorsqu’on sera bien tiré d’affaire, le droit aux frayeurs rétrospectives, se convaincre qu’on l’a finalement échappé belle et se croire quelques instant le héros d’un film.

Devant moi se dressait donc une sorte de tour sans portes ni fenêtres, d’une trentaine de mètres de hauteur, dont la muraille semblait de béton gris, légèrement galbée. Un instant auparavant, clairière ombreuse ; et maintenant cette « tour » descendue du ciel et comme vissée dans le sol. Je n’avais pas eu la berlue : elle avait bien tourné sur elle-même comme une gigantesque vis en s’enfonçant dans la terre. Dans la terre.

Je n’eus guère le temps de me perdre en conjectures. En effet, quelques secondes plus tard, ce qui ressemblait à une immense soucoupe volante, toujours en béton, et tout en tourbillonnant silencieusement toujours, se posa au sommet de la tour et sembla s’y installer à son aise, telle une cigogne sur son aire. Le tout, tour et soucoupe, ressemblait à un château d’eau comme un homme ressemble à un autre homme. Un château d’eau récent, aux formes dynamiques, hyperboliques et cintrées.

En en faisant le tour, le tour de la tour, je pus observer, à quelques mètres de hauteur, une sorte de porte que je n’avais pas remarquée dans un premier temps. Une porte fermée. Qui ne faisait pas mine de vouloir s’ouvrir. Puis…

Puis rien.

Plus rien ne se passa. Et je commençai à frémir : la peur, la hideuse peur, tentait d’installer ses tentacules gluants dans mon âme. Elle y parvint finalement assez bien et me poussa à décamper dare-dare.

De perdu que j’étais, je me retrouvai assez rapidement, bizarrement, au centre d’un petit village, sur une place d'église. Un bistrot était encore ouvert.

Revenant à la civilisation, je m’enquis auprès de la population et leur parlai de ce « château d’eau » dans la forêt.

« Ah oui, le château d’eau de Moitron-Minot. Mais il est désaffecté depuis longtemps… ! », me répondit le cafetier, sans s’intéresser davantage à moi.

De crainte de passer pour un demeuré, ce qui pour l’avocat international réputé que je suis eût probablement fait mauvais effet, je me tins coi sur mon aventure mais me promis en mon for intérieur d’élucider ce mystère.

Avais-je été le jouet d’une distorsion temporelle ? Il est vrai que depuis un certain temps, il m’arrivait des rêves étranges. Par exemple, trois nuits avant ma promenade nocturne dans la forêt de Moitron-Minot, j’avais rêvé avoir dix-huit ans, moi qui en ai presque soixante, et retrouvant la fougue de ma jeunesse j’avais croisé, en songe bien sûr – n’allez pas imaginer que je déraille -, des personnes bien plus âgées que moi, décédées depuis plus de quarante ans, et que je n’avais pas revues depuis des années et des années. Ainsi, une vieille grande-tante, que je n’avais vue qu’en de rares occasions de mon enfance ou lors des cérémonies de vœux que les enfants devaient subir alors en signe de respect envers les anciens. Dans mon rêve, je lui donnai des cours de maths. Un comble pour moi qui ai eu 4 sur 20 au bac !

Et d’autres indices, en y réfléchissant bien, des coïncidences étranges, des messages inattendus, des lectures étonnantes et inhabituelles… avaient parsemé les dernières semaines de mon existence. Serais-je en train de devenir fou ? Tout en m’en rendant compte ? Peut-être, mais je restais lucide sur mon état, ce qui paraît contradictoire avec le diagnostic d’aliénation mentale.

Quoi qu’il en soit, je décidai d’en avoir le cœur net et de mener une enquête sur cet étrange château d’eau désaffecté mais qui tombait du ciel en deux moments successifs et en deux morceaux séparés.

Mes premières investigations consistèrent à vérifier s’il existait d’autres châteaux d’eau désaffectés quelque part en France. A ma grande surprise, et le lecteur incrédule peut aisément vérifier cette assertion, il en existe plusieurs. Et tous, sauf un qui se trouve dans la banlieue parisienne, habité par un marginal qui passe son temps à imaginer des futurs impossibles, se situent en des endroits éloignés des villes et des routes, souvent au milieu de grandes forêts comme celles de Moitron-Minot.

Pour ne pas éveiller trop de curiosité, je jetai mon dévolu sur un de ces édifices, situé au cœur de la forêt de Saint-Etienne-de-Lugdarès, proche du parc national des Cévennes, mais à l’extérieur de celui-ci.

Peu importe les détails de mes investigations, en voici le résultat : exactement le même monument de béton, tout aussi clos, sans aucune issue apparente, si l’on excepte cette porte en hauteur qui paraissait elle aussi hermétiquement close.

Par la suite, je fis le tour d’une dizaine de ces châteaux d’eau. Tous identiques. Tous inquiétants. Tous clos et réellement sans issue. Oui, je l’avais vérifié en louant une nacelle d’élagage : ce qui semblait, vu d’en bas, une porte fermée, n’était en réalité qu’un vague relief en trompe l’œil sur le béton. Il n’y avait aucun interstice, aucune ouverture.

Ne me demandez pas comment je m’y suis pris, cela alourdirait inutilement mon récit (ce qui n'est en effet pas dans mes habitudes, hein,…), cependant, je suis monté sur le faîte d’une de ces constructions. Et là non plus, aucune ouverture ! Je n’essayai même pas de vérifier sur les autres s’il en était de même.

De même, j’ai inspecté la ligne entre la « tour » et la « soucoupe », puisque, n’est-ce pas, j’avais vu les deux morceaux séparés, dans le temps et dans l’espace. Or, aujourd’hui, dans tous ces bâtiments, il n’existe aucune discontinuité apparente. Ils semblent tous construits d’un seul bloc, d’un seul tenant !

J’ai alors passé plusieurs semaines à observer de jour comme de nuit l’un de ces châteaux d’eau situé particulièrement à l’écart. J’ai même dissimulé aux environs un système de vidéo-surveillance capable de détecter le plus infime mouvement. Et, mis à part les activités ordinaires des animaux habituels de la forêt, bien qu'étant venu, je n’ai rien vu, rien entendu. Je faisais un piteux César d’opérette ! Veni, vidi que dalle , pas vici du tout !

L’énigme était colossale.

C’est alors que je me résolus à faire appel aux lumières de mon ami Allan Pindu, qui avait déjà brillamment résolu l’affaire des nouveaux hommes sauvages ainsi que celle du code nucléaire perdu à la mort de l’ancien président. (cf. les récits qui ont relaté ces faits !) J’allai donc lui rendre visite par un beau soir de printemps dans lequel, fenêtres ouvertes sur la nuit, la fumée de sa pipe ne m’incommoderait pas trop lorsque nous savourerions, comme à son habitude quotidienne et vespérale de vieil alcoolique mondain, un vieux porto indéfinissable autrement que par l’expression de « petit Jésus en culotte de velours ». Il était une des rares personnes de mes nombreuses connaissances, voire l’unique, à qui je pusse me confier sans inquiétude ce que j’avais observé et qui manifestement ne préoccupait que moi.

Il tira deux ou trois lentes bouffées de sa pipe nauséabonde, réfléchit quelques instants en plissant les yeux dans le vague, puis, secouant le fourneau de son brûle-gueule dans un pavé de verre qui lui servait de dépotoir à cendres, il annonça sans sourciller : « S’il n’y a aucune issue visible, c’est donc qu’il en existe une invisible, et s’il en est une invisible, c’est qu’elle est cachée, dissimulée, enfouie. 

-                     Mais, rétorquai-je, je suis resté plusieurs nuits à l’affût, j’ai installé des caméras détectrices de mouvement tout autour. Il s’est écoulé plusieurs mois depuis. Et rien, aucun signe de mouvement ni de quoi que ce soit. Rien n’a été enregistré.

-                     Si rien n’a été enregistré, c’est donc que l’issue est ailleurs.

-                     Ailleurs ? Je ne comprends pas.

-                     N’ai-je pas dit « cachée, dissimulée, enfouie… », et il fit traîner la voix sur ce dernier qualificatif.

-                     Attendez ! Vous n’êtes pas en train de me dire que…

-                     Mais si, vous avez enfin saisi. L’issue est o-bli-ga-toi-re-ment enfouie sous terre. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Et, si vous voulez, nous irons nous en assurer dès que possible. »

Quelques semaines après cette discussion vespérale, empuantie et printanière, nous étions, Allan Pindu et moi, en train de creuser une tranchée au pied d’un des édifices insolites que j’avais réussi à acheter aux domaines en arguant qu’il y avait bien, près de Paris, une telle construction qui servait de logement et que, pour ma part, je désirais en faire une résidence secondaire originale à l’instar de ce parisien farfelu. Ma fortune, plus ou moins bien acquise dans mes activités avocatières et internationales, me permettait également d’accélérer le zèle des fonctionnaires en charge de ces dossiers. Enfin, je passe sur les détails de la procédure. Il suffit de savoir que j’étais dorénavant propriétaire du château d’eau désaffecté de Moitron-Minot et de quelques hectares de forêt autour. Cela me donnait la possibilité de réaliser toutes les investigations préconisées par mon ami Pindu.

Nous creusâmes donc, et arrivâmes, sans difficulté particulière mais non sans appréhension, par une sorte de tunnel, qui, en d’autres temps aurait pu faire une sape, jusque sous l’édifice. La terre était assez meuble, et certainement très fertile vu l’abondance de vers de terre que nous y trouvions.

Notre appréhension se transforma en stupeur incrédule, lorsque nous vîmes, comme l’avait parfaitement deviné mon ami, une issue circulaire au plein centre du bâtiment. Comme si le fond de la tour était percé d’un trou de barrique. L’issue ne faisait que quelques centimètres de diamètre. Et par cet orifice, sortaient, tombaient, devrais-je plutôt dire, compte-tenu que nous avions dégagé une espèce de pièce en sous-sol, des lombrics, par dizaines, et milliers !

Pas de doute à avoir, nous en arrivâmes à la conclusion sidérante (je vous passe encore une fois les détails) que nous avions affaire à une sorte de vaisseau extra-terrestre empli d’envahisseurs pacifiques, du moins c’est que nous pensâmes, qui n’étaient autres que de vulgaires lombrics.

Comment ces animaux, enfin ces êtres, avaient-ils pu élaborer de tels engins ? Comment communiquaient-ils ? Que venaient-ils faire chez nous ? Il y avait là de telles impossibilités, de tels abîmes d’étrangeté, de telles incohérences, que nous décidâmes de ne rien dire mais de seulement observer, réfléchir et tenter de comprendre…

Ce fut encore mon ami Allan Pindu qui me mit sur la voie d’un début sinon de compréhension, du moins d’acceptation de l’impossible en me disant :

« Ces vers de terre sont peut-être l’aboutissement suprême d’êtres dont l’évolution s’est poursuivie sur des milliards de lustres lorsque nous-mêmes, humains, n’avons que quelques millions d’années au compteur. »

Et comme je me récriais, il rajouta :

« Voyez-vous, le temps est une variable d’ajustement très élastique. Imaginons un instant qu’un de nos ancêtres Cro-Magnon revienne parmi nous, au 21ème siècle. Croirait-il que nous sommes réellement des hommes semblables à lui ? Pas sûr. Nous si chétifs, malingres, pâles. Et comprendrait-il, même partiellement, notre technologie ?  Non, il nous prendrait probablement pour des êtres inférieurs et ferait de nos usines atomiques, de nos avions, de nos porte-avions et de nos porte-jarretelles en dentelles des objets venus d’ailleurs, mais certainement pas issus de nos mains gourdes, maladroites, incapables de broder d’aussi fins motifs et qui ne peuvent qu’à peine soulever la massue avec laquelle il nous assommerait dès l’abord, par prudence et principe de précaution. »

Et en effet, je restai assommé par cette massue virtuelle : une invasion de lombrics ! Mais pourquoi donc venaient-ils sur Terre ? J’en récupérerai bien quelques-uns pour mon potager. Et si je n’étais déjà suffisamment riche, je les vendrais à un professionnel du lombri-compostage. Très à la mode, ça, le lombri-compostage. Cependant, mon ami Allan Pindu, me sortant de mes creuses songeries, me dit qu’il serait tout de même intéressant de faire étudier de plus près ces bestioles par des biologistes et des zoologistes. D’ailleurs, il connaissait bien le patron d’un laboratoire réputé en la matière avec lequel il avait autrefois entretenu des relations à l’occasion d’une affaire ténébreuse qui avait nécessité leur collaboration. Ce savant internationalement réputé était devenu son ami. Il s’agissait du célèbre Francis Watson dont les travaux sur l’ADN font autorité dans le monde entier.

Nous ramassâmes donc quelques poignées de ces vers E.T. et les confiâmes au fameux laboratoire.

C’est seulement quelques jours plus tard que Watson nous fit part d’une découverte sidérante : les lombrics de l’espace nourris de terre irradiée la rejetaient en tortillons ne comportant aucune trace de radioactivité. Aucune !

Eh bien, si les E.T. lombrics ne savent pas pourquoi ils ont atterri sur terre, nous on va leur indiquer : au boulot pour nous sortir de la mouise !

Par Hervé de Tonquédec
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Samedi 12 mars 2011 6 12 /03 /Mars /2011 18:07

« Mon chéri, tu sais que je t’aime !

-          Mais bien sûr ma belle que tu m’aimes. Je t’aime aussi »

Et voilà comment a débuté  la journée de nos deux tourtereaux, l’une dans les bras de l’autre, et le tout sous le soleil et la couette.

« Mon chéri ?

-          Oui.

-          Sais-tu quel jour nous sommes ?

-          Euh…

-          Journée de la femme !

-          Ah… et…

-          Chut, mon amour, aujourd’hui, c’est ma journée, c’est moi qui parle, c’est moi qui décide.

-          Mais…

-          Ne suis-je pas la femme de ta vie ?

-          Bien sûr, mais…

-          Dans « femme de ta vie », il y a bien le mot « femme », n’est-ce pas ?

-          Indubitablement. »

Et la conversation de nos deux amoureux se poursuivit ainsi, l’un toujours dans les bras de l’autre, et le tout sous la couette et le soleil.

« Mon chéri, aujourd’hui, c’est donc la journée de la femme. C’est donc moi qui décide, c’est moi qui gère. Voici ce que j’ai décidé, et tu n’as pas ton mot à dire. Est-ce entendu ?

-          Tu sais bien que je suis incapable de te refuser quoi que ce soit.

-          Parfait ! Donc voilà. Aujourd’hui, comme c’est ma journée, c’est moi qui suis responsable, c’est moi qui organise, c’est moi qui ordonne, moi, moi. Tu entends ?

-          Mais… oui…

-          Y’a aucune raison pour que je ne sois pas responsable. Si ? Enfin, quoi, pourquoi les femmes ne seraient pas capable de faire les choses aussi bien ? Je te le demande un peu.

-          Mais, ma chérie, je ne dis rien…

-          Encore heureux ! Bon, pour commencer, et écoute-moi bien, je te prie, c’est moi qui vais m’occuper des gosses. Oui, parfaitement ! Que cela te plaise ou non ! Les lever, les habiller, les biberonner, les écoler, et tout ça. Et puis, c’est moi qui vais m’occuper de la cuisine. J’irai faire les courses et je m’occuperai des repas. Au fait, que voudrais-tu manger de bon ? Et ce n’est pas tout, je ferais ensuite la vaisselle, bien sûr. C’est moi qui m’occuperais du linge aussi. Lessives, repassage, rangement. Ca t’en bouche un coin ?! Et, que ça te plaise ou non, c’est moi qui ferai le ménage aujourd’hui.

-          Ben…

-          Bon, si ça ne t’embête pas trop, tu pourrais quand même descendre la poubelle, c’est le jour, il me semble ?

-          Mais enfin, ma chérie, est-ce que tu te rends compte ? Tu pourras jamais faire tout ça.

-          C’est ça ! Arrête un peu tes vieux discours machistes, tu veux ! Je vois pas pourquoi une femme ne serait pas capable de faire ces choses-là.

-          Mais non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Simplement, tu n’auras jamais le temps de faire tout ça. Ils ne t’ont pas donné congé, quand même,  dans ta boîte ? Jour de la femme, c’est pas jour férié. Si ?

-          Ah, non, évidemment. Mais je suis responsable, ou non ?! Je suis capable d’assumer ou non ? C’est la journée de la femme. C’est moi qui fais. Un point, c’est tout.

Par Hervé de Tonquédec
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Samedi 12 mars 2011 6 12 /03 /Mars /2011 18:05

Un matin, un beau matin d’octobre, alors que nous petit-déjeunions dans la grande forêt et refaisions le monde à l’envi, mon ami le philosophe pessimiste me tint d’étranges propos. Je n’y compris pas grand-chose. Néanmoins je vous les livre tels que mon oublieuse mémoire me les dicte aujourd’hui. Ils me paraissent, peut-être, celer une minuscule clé. Peut-être l’un d’entre vous, êtres humains qui savez lire,  saura-t-il m’éclairer sur leur signification ?

Les anciens Égyptiens avaient-ils tout compris ? Peut-être, mais peut-être pas exactement tout, puisque leur civilisation n’a duré que quelques milliers d’années.

Ainsi, l’on voit dans le jugement de Maât, la pesée de l’âme du défunt sur une balance à deux plateaux, l’ancêtre de la balance de Roberval. Sur un des plateaux, une plume d’autruche, sur l’autre l’âme du mort. L’équilibre doit être trouvé. L’âme est lourde de toutes ses mauvaises actions et légère de tout ce qu’elle n’a pas fait de mal. On appelle ça la confession négative : « j’ai pas tué, j’ai pas volé l’orange du marchand… » On connaît la chanson.

Et après ? Croyaient-ils acheter leur immortalité à coups de mensonges et de momification ?

Et cependant, ces anciens Egyptiens avaient eu une juste intuition, celle de la balance. C’est ce qu’on doit mettre dans les plateaux qu’ils n’avaient pas compris. Et ils ne l’avaient pas compris car ils visaient l’immortalité des individus et non celle de l’homme. Et ils ne l’avaient pas compris car ils déposaient la plume légère de Maât dans le plateau face à l’âme du défunt. Et ils ne l’avaient pas compris car ils cherchaient l’équilibre.

La réalité est tout autre.

La voici :

L’immortalité de l’homme à la fin des temps, voilà l’objectif, la destinée, l’aventure…

Le mal pesant, lourd, monstrueux toujours, face au Bon impalpable, au Bien insaisissable, au Beau si périssable.

La victoire des trois B qui feront définitivement pencher leur plateau vers la terre où ils triompheront royalement du mal qui valdinguera irrémé-diablement dans les trous obscurs de l’oubli, du dérisoire et du néant.

Bon. Tout ça n’est pas une mince affaire. Je vous l’accorde. Plus d’un se découragerait d’emblée. D’ailleurs le mystère de la vie ne réside-t-il pas dans cette résistance inouïe face au défi impossible et perdu d’avance ? Quelle est la part d’Antigone en chacun des êtres humains, lesquels au péril de leur vie n’ont de cesse de s’élever, vite balayés, face à Créon qui dicte sa loi, souvent juste aux yeux des hommes à courte vue ? Quelle force secrète habite le cœur de notre vie ? Qui fait que les civilisations renaissent sans cesse sur les décombres d’Hiroshima ?

Il y a là un secret.

Le seul secret.

Si simple.

Le voici, en six mots :

« Tout mal disparaît, tout bien demeure. »

Il suffit pour cela de savoir pardonner, tourner la page, se relever matin. Pas facile-facile, mais possible.

Ce qui est impossible, en revanche, vraiment impossible, même à Dieu s’il existe ou s’il m’écoute, (je le mets publiquement au défi de me prouver le contraire) c’est de faire en sorte qu’un bien fait ne soit pas, pour l’éternité, indestructible, inaltérable, invincible. Aussi léger puisse-t-il être face à l’avalanche journalière de désastres et de malheurs, de cruautés et d’horreurs, de souffrances et de terreurs, de fléaux, de calamités, d’épreuves, de catastrophes, de détresses, de drames, … chaque bien fait demeure à jamais.

Ainsi donc, chaque vague vient à bout de la falaise et il n’est de montagne qui ne s’aplanisse au souffle léger des brises.

Sur le plateau du bien, du bon et du beau, microgramme après microgramme, sourire reçu après joie donnée,  s’amoncelle l’infini du bonheur éternel, (ça prend un peu de temps, faut être réaliste et pas raconter de calembredaines non plus), tandis que sur le plateau du mal, malgré les assauts répétés de l’envie, de la jalousie, du désir de puissance, de l’orgueil, de la simple méchanceté quand ce n’est pas de la pure bêtise, tonnes après tonnes, le mal s’efface et disparaît. Pas si vite, il faut le dire aussi : ça prend beaucoup de temps.

Alors, me direz-vous, où en sommes-nous aujourd’hui ? La balance penche de quel côté ?

Je ne saurais le dire. Il faudrait être à l’extérieur du système.

Mais ce dont je suis sûr, c’est de la victoire. Elle est mathématiquement et physiquement inévitable.

Et puis, il y a la grâce…

Par Hervé de Tonquédec
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Samedi 12 mars 2011 6 12 /03 /Mars /2011 18:04

 

Lors de notre dernière conversation, mon ami, le philosophe pessimiste, m’avait anéanti en me convaincant que certains métiers étaient misérables alors que je les considérais jusque là comme appartenant aux plus beaux du monde.

Bon, je m’en étais à peine remis qu’il m’aborde de nouveau en me disant qu’il avait encore bien des choses à dire concernant les métiers du monde.

« Allons bon ! dis-je, plein d’inquiétude.

-        Oui, l’autre jour je n’ai fait qu’effleurer la question en vous parlant des métiers qui poussaient sur le fumier du monde.

-        Comment ? Vous allez me dire qu’il y a pire que ces « charognards » dont vous me parliez ?

-        Bien pire.

-        Mais enfin, la sagesse populaire ne dit-elle pas qu’il n’y a pas de sots métiers ?

-        Eh bien, la sagesse populaire se trompe !

-        Allons donc !

-        Et ce ne serait pas la première fois. Avez-vous déjà médité sur ce proverbe : « Tel père, tel fils » ?

-        Oui, très vrai. Un peu comme « Les chiens ne font pas des chats ».

-        Bon, eh bien, maintenant que dites-vous si on les rapproche de cet autre chef d’œuvre de la sagesse populaire : « A père avare, fils prodigue » ?

-        Heu…

-        Ou bien ces deux-là : « Les voyages forment la jeunesse » et « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » !

-        Bien, vous m’avez convaincu. La sagesse populaire n’est sage qu’en certaines circonstances.

-        Sans doute ; et moi je proclame bien fort qu’il y a des sots métiers.

-        Mais encore ?

-        Pire que sots, inutiles, voire carrément nuisibles ! s’exclama mon ami en s’animant d’une rare colère. Rare tout du moins chez lui qui était habituellement un bloc inaltérable de sérénité.

-        Allez, vous n’allez tout de même pas me reparler de Cicéron !

-        Eh bien si, justement. Cicéron gagne à être connu. Oh ! bien sûr, c’est un homme de son temps et sa réflexion sur les métiers ne peut se comprendre qu’en se replaçant dans le contexte du sixième siècle.

-        Du sixième siècle ! m’exclamai-je. Je ne suis pas très calé en histoire antique, mais tout de même, Cicéron au sixième siècle !

-        Du sixième siècle, c’est bien ce que j’ai dit et persiste à dire. Je parle bien sûr du sixième siècle ab Urbe condita.

-       

-         Depuis la fondation de Rome si vous préférez.

-        Heu… vous ne trouvez pas que vous faites un peu pédant, là ?

-        Enfin, soyons logiques : je vous dis que pour comprendre la pensée de Cicéron, il faut se replacer dans son contexte, et vous voudriez que je le situe par rapport à Jésus-Christ qu’il n’a pas connu et dont personne à son époque ne pouvait soupçonner la future existence ! Cela n’aurait pas de sens.

-         …

-        Cicéron, donc, était pour son temps, quelqu’un d’assez conservateur mais cependant il portait sur son époque un regard lucide, intelligent, sans complaisance. Ce qu’il dit des métiers dans le « De officiis » déjà évoqué est bien sûr très daté, mais peut nous aider à réfléchir. Ainsi… »

 

Et, ce disant, mon ami le philosophe pessimiste, chez qui nous nous trouvions, s’empara d’un volume ancien, le feuilleta rapidement et m’annonça qu’il allait me lire, à moi, Hervé Léonard MARIE, grand pourfendeur du capitalisme sauvage et domestiqué, un passage qui ne manquerait pas de me faire réagir. Je lui répondis que s’il me le lisait en latin, je ne manquerais pas de bâiller, ce qui somme toute est une réaction comme une autre, mais peut-être pas exactement celle qu’il prévoyait. Il me rassura aussitôt en m’assurant que la traduction de Gallon-la-Bastide était admirable quoiqu’un peu vieillie, elle aussi. Je ne manquai pas alors de lui faire remarquer que le nom même de son traducteur « Gallon-la-Bastide » était vieilli. Enfin, en tout cas, plus personne n’oserait s’appeler ainsi aujourd’hui !

 

En fin de compte, et après ces considérations somme toute annexes et dérisoires, mon ami me lut ce passage : « Le commerce est ignoble s’il se fait en petit ; s’il se fait en grand, au contraire, s’il amène l’abondance, s’il est profitable au grand nombre, et exempt de fraude, il n’a rien de bien répréhensible.»

« Votre Cicéron est un âne » ! m’insurgeai-je aussitôt.

-        Je vous l’avais bien dit que vous réagiriez…

-        Il y a de quoi, non ? Vilipender ainsi le petit commerce de proximité et mettre au pinacle les grandes entreprises marchandes.

-        Vous réagissez, j’en ai peur, sans chercher à vous mettre dans le contexte. Et puis, où voyez-vous « petit commerce de proximité » ? Cicéron n’utilise pas le terme ; et où avez-vous entendu qu’il mettait « au pinacle » les grandes entreprises ? Il ne fait que dire au sujet du grand commerce qu’il n’a « rien de bien répréhensible ». Ce n’est tout de même pas le mettre au pinacle. Surtout qu’il assortit sa réflexion de conditions : il faut que l’activité soit utile aux autres ; et d’une restriction fondamentale, induisant une nécessaire morale : « exempt de fraude ».

-        En effet, vous avez réponse à tout. Et quels sont les autres vilains métiers pour votre antique mentor ?

-        Eh bien, c’est là qu’on voit bien que son époque n’est pas la nôtre.

-        Mais encore ?

-        Cicéron vilipende, je cite : « les gains de ceux qui achètent aux marchands pour revendre tout de suite à plus haut prix ; ils ne peuvent gagner qu’en trompant. » me lut-il ainsi.

-        Mais je ne vois là rien que de très sensé et qui correspond par bien des côtés à notre époque, répliquai-je.

-        Sans doute, mais les métiers qu’il cite en se donnant Térence comme référence sont : poissonnier, boucher, charcutier, cuisinier, pêcheur, parfumeur…

-         Ah ! ? En effet, son époque n’est plus la nôtre. Enfin, si, peut-être dans les moments de crises, de guerres… lorsque le marché noir fleurit vénéneusement.

-        Bon, il ajoute aussi « joueur professionnel », et là, nous sommes bien d’accord avec lui. Aucune utilité sociale.

-        Et aujourd’hui, en ce début de 28ème siècle A.U.C., vous en connaissez beaucoup, des métiers inutiles ou vils ? Je vous mets au défi de m’en trouver plus de deux ou trois. »

Mon ami le philosophe pessimiste me regarda en souriant et finit par me dire :

« Un métier doit être utile aux hommes et satisfaire à leurs besoins. C’est bien sûr le cas d’un certain nombre d’entre eux, néanmoins, je proclame haut et fort, urbi et orbi, hic et nunc, ici et là, voire ailleurs, que les sots métiers sont légion. Et en voici quelques-uns, seulement quelques-uns : relookeur de seins, toiletteur de chiens, peigneur de girafes, encoucheur de mules, concepteur d'emballages inutiles, concepteur d'emballages menteurs, fabricateur de tels emballages, réalisateur de forfaits téléphoniques illisibles et incomparables, assureur arnaqueur, transporteur de jus d'oranges du bout du monde, spéculateur financier, trader, chercheur de poux dans la tête, philosophe pessimiste, implantateur d'implants capillaires, chercheur de rien, vendeur d'inutile, empêcheur de vivre, créateur de fesse-bouc, pubeur excessif, capilliculteur, dictateur, prospecteur téléphonique vespéral, esthéticienne...

-        Stop ! m’écriai-je. N'en jetez plus ! Je suis convaincu.

-         Mais alors, que reste-t-il comme métier honorable ?

-        Vous allez rire, mais je vais encore appeler notre ami Cicéron à la rescousse. Ecoutez ce qu’il écrit : «Mais de toutes les professions qui peuvent enrichir, l’agriculture est la meilleure, la plus féconde, la plus douce, la plus digne d’un homme libre.» 

 

Et mon ami soupira légèrement en rajoutant qu’il ne devait pas rester beaucoup d’hommes libres de nos jours du moins si l’on s’en rapportait à la démographie du monde paysan… De là à dire que l’esclavage se ménage encore de beaux jours modernes devant lui, il y avait un pas qu’il ne franchit pas ce soir-là, cependant je le sentais hésiter intensément.

Par Hervé de Tonquédec
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